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21 novembre 2019 4 21 /11 /novembre /2019 16:00

En 1908, Charles Bordes écrit une mélodie sur le sonnet de Louis Payen, Paysage majeur. Lisons-le encore :

L'heure brûle, Midi s'est couché dans les champs. 
L'orgueil de chaque vie à sa splendeur s'enchaîne, 
Le soleil, du haut des cieux éblouissants, 
Pose son glaive d'or sur le coeur de la plaine. 

Un peu d'ombre s'assied au coeur des arbres roux, 
Une chaude torpeur donne à la solitude 
Le mol apaisement d'un silence plus doux 
Où la terre alanguit encor sa lassitude. 

Mais je m'offre au soleil ardent car j'ai voulu 
Qu'un lumineux baiser descendit dans mes veines. 
Et j'élève mon coeur, ce coeur irrésolu 

Qu'attriste son bonheur et que charme sa peine, 
Pour que le vaste ciel ennivré de clarté 
Lui verse lentement sa force de l'Été.

Un billet de ce blog, le 30 juin 2011, a parlé du poète. 
Dans la conclusion, j'évoquais la complexité du sentiment religieux chez lui. Il exprime cette sensibilité dans le premier tercet puis le vers 12 dit la contradiction à laquelle il parvient. Malgré son nom (sur lequel il faudrait épiloguer puisque son nom véritable est Albert Liénard), le poète n'est pas un paganiste mais un chrétien tourmenté.
Charles Bordes lui aussi et pouvait l'accepter. Ce n'était pas un incroyant tel qu'il apparaît dans cette lettre outrancière de Joseph Ryelandt que cite Dom Hala dans son livre (Patrick Hala, Solesmes et les musiciens, Vol. I, Éditions de Solesmes, 2017, pp. 331-332). Il y a là simplement le comportement d'un homme libre que Ryelandt ne comprend pas, un homme libre se dispensant du conformisme de la pratique religieuse. Plus profondément, Charles Bordes éprouve des doutes, et le dit à ceux qui lui sont proches. Dans ce blog, un billet, ("Ça a l'air de marcher comme ça…") du 8 décembre 2013 les décrit; ce sont des doutes fondamentaux sur les pouvoirs du Tout-Puissant et non seulement un état dépressif.

La mélodie Paysage majeur a été publiée par l'Édition Mutuelle ; le logo 

de cette maison d'édition, créée par Charles Bordes et dont Jean-François Rouchon parle longuement dans sa thèse (Jean-François Rouchon, Les Mélodies de Charles Bordes (1883-1909)  Histoire et analyse, Thèse, Université Jean Monnet de Saint Etienne, CNSMD de Lyon, 2016), figure fièrement sur la couverture des mélodies et est répété sur la première page de la mélodie.

 Ces documents viennent de Gallica. La partition est datée Juin 1908 au Mas Sant Genès. La 4e page de couverture porte la liste des œuvres de

 Charles Bordes publiées par l'Édition Mutuelle. Leur prix est indiqué. Elles sont, nous dit la couverture "en dépôt à la Schola Cantorum…" On y voit la mention de Green. C'est, vous le savez, "la mélodie introuvable" selon 

l'expression de Ruth L. White (Verlaine  et les musiciens, Paris, Minard, 1992, p. 259). Pourtant son existence semble avérée (it's so tantalizing diraient nos voisins d'outre-Manche) ; la mélodie, dont le manuscrit doit exister, ressortira un jour.
Charles Bordes connaissait certainement le poème de Verlaine. Il avait une affinité avec ce texte. Non avec les allusions à l'amour hétérosexuel (la bonne tempête) mais avec le thème principal, qui est l'abandon. Curieusement, il y a plus d'une proximité entre Green et Paysage majeur. Nous ne pensons pas que c'est une simple coïncidence. La lassitude, voire l'épuisement causés par l'amour correspondent à la faiblesse du corps (et nous pensons à la maladie de Charles Bordes). Dans les deux cas le cœur est frappé. Il faut un remède : le repos (Green), la chaleur (Paysage majeur). Les fleurs, les feuilles semblent impossibles avec le soleil du Midi qui les grillerait. Mais dans les deux cas, c'est abandon qu'il y a (laissez rouler dans Green, je m'offre dans Paysage Majeur).

Revenons au texte du sonnet. L'emploi par Louis Payen de la métrique régulière et de la forme classique du sonnet donne à ce poème un ton rassurant : c'est comme un remède. Charles Bordes pouvait y voir la réponse, la solution à ses problèmes, notamment de santé. Dans l'assertion (L'heure brûle, vers 1), la voix est ferme, c'est LA survie, il n'y a qu'une solution (Pour que lui verse…, vers 12 et 14). Il est difficile de ne pas avoir ce regard rétrospectif. Charles Bordes n'a que 45 ans mais c'est la fin. Voyez son visage dans la photo chez Déodat de Séverac en septembre 1906. 

Charles Bordes ressent l'usure de sa vie ; ce poème répond à un besoin. Il pouvait accepter ce poème qui  décrivait l'imperfection de son être, ce cœur irrésolu, (vers 11), avec l'oxymore paradoxal du vers suivant. C'est un choix délibéré ; l'emploi de la 1ère personne dans le premier tercet montre cette volonté : je m'offre (9), j'ai voulu (9), j'élève (11). C'est le paysage majeur : l'infirme a franchi la limite de la faiblesse : c'est un choix du moment d'équilibre : Midi (1). Et pourtant, à la fin du sonnet, nous atteignons le délire, une ivresse finale : ennivré (13). C'est possible par l'abandon de la 1ère personne et le passage au démonstratif : mon cœur devient ce cœur (11) et cet éloignement est souligné par l'emploi de la 3ème personne : son bonheursa peine… (12) lui verse (14). Cette distance du je au il signifie une soumission : c'est ainsi, il n'y a rien à faire d'autre. Lorsque le poème exprime le mouvement, c'est par des verbes disant l'immobilité croissante : pose (4), s'assied (5), alanguit (8), s'est couché (11). Les substantifs expriment aussi cette évolution : torpeur (6), apaisement (7), lassitude (8) ; chaque phrase décrivant vers quoi tend l'univers :
Le mol apaisement d'un silence plus doux  (11).
On a pu voir chez Louis Payen (né dans le Gard, bon connaisseur du midi),  la description d'une campagne familière. Cela fait-il, comme le dit René Chalupt (dans son article A propos des mélodies de Charles Bordes dans La revue musicale, juillet 1932) de Charles Bordes "un compositeur paysagiste", limitant ainsi la portée de la mélodie ? Comme chez d'autres, c'est l'état d'âme qui est d'abord décrit.
Certes, Jean-François Rouchon dans sa thèse montre que l'orchestration de la mélodie Paysage Majeur sert la description : "le vaste paysage décrit par le poète, l'espace naturel et la puissance solaire qu'il évoque trouvent une transposition convaincante dans l'ampleur de la version orchestrale." (op. cit. p. 332). Rouchon date de juin 1908 une première version pour voix et piano et de février 1909 la version orchestrale, laquelle vient enrichir la version définitive pour voix et piano (op. cit. p. 333). La mélodie achevée sera créée à Paris le 19 février 1910 (op. cit. p. 378) ; Charles Bordes est mort le 7 novembre 1909.
L'image de la brûlure, donc de la destruction (ou, si on veut, d'un renouveau douloureux), par laquelle commence le sonnet, se retrouve ailleurs chez Payen, notamment dans un poème de 1913 que cite Rouchon (op. cit. p. 334). Cependant, au centre de ce Paysage Majeur, il y a "ce cœur irrésolu" (vers 11) ; la mélodie reste un paysage psychologique. Le contraste est saisissant entre la force du "soleil ardent" (9) et le "lumineux baiser" (10) humblement demandé. 
Autour de la mélodie, pratiquement à la même époque, il y a ce voyage que raconte François-Paul Alibert dans son livre Charles Bordes à Maguelonne, publié en 1926. L'abbaye a été atteinte par l'étang de Thau puis, sans doute les étangs qui le prolongent au nord-est, comme l'étang de Vic. Il n'y a nulle échappatoire au soleil. Les pierres de l'abbaye sont constamment chauffées ; le bâtiment religieux se dresse de toute sa force.

On ne peut éviter de penser que Charles Bordes a vu là comme une métaphore du sonnet. Alibert dit que c'est "un sublime paysage spirituel" (op. cit. p. 50). 
Ce blog a déjà évoqué Maguelonne et reviendra sur Jean-François Alibert. Le poète/témoin nous dit les dernières semaines de Charles Bordes. Il voit son feu intérieur : "son visage rayonnait d'une chaleur de joie qui en faisait un miroir ardent" (op. cit. p. 31). Le soleil, peut-être, la musique, certainement.

 

BC

 

 

[Rappel : Un clic sur les mots soulignés (et souvent en gris) les fait devenir rouge et ouvre un autre site internet, complémentaire. BC]

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