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30 novembre 2019 6 30 /11 /novembre /2019 19:06

Un livre retient notre attention : Charles Bordes à Maguelonne de François-Paul Alibert, Au pigeonnier (Saint Julien en Vivarais), 1926. Il est illustré par Jos. Jullien.

Les gravures n'ont pas directement rapport avec Charles Bordes et peu avec l'église de Maguelone dont j'ai mis la photo pour ouvrir ce billet. François-Paul Alibert avait une grande admiration pour la maison d'édition ("Une édition du Pigeonnier est une chose rare entre toutes […] on la hume, on s’en délecte par les yeux, par le toucher, presque pourrait-on dire par les cinq sens, en attendant que l’esprit s’en enchante", 1927). Quant à Jos. Jullien, il en a dessiné le logo :

Nous voyons, p. 43, une petite gravure d'une maison qui pourrait être le Mas Sant Genès.

Sur la même page, François-Paul Alibert écrit : "Oui, j'aime que ce soit là que Charles Bordes ait vécu son automne." Plus loin (p. 57), il dit : "le petit mas".

Le frontispice du livre montre la porte d'entrée de l'église de Maguelone dont le graveur donne une interprétation mystique avec ces trois femmes en prière devant la porte fermée.

La gravure représentant des choristes (p. 23) est évidemment un hommage aux Chanteurs de Saint Gervais.

J'ai, ailleurs dans ce blog, analysé cette image et ses rapports avec Theunissen et Bruno.

Le voyage à Maguelone (un n ou deux, au choix) donne son titre au livre et en constitue une part importante, mais il n'en représente pas la totalité. Sur le voyage lui-même, il y a peu de détails concrets. On ne peut que faire des hypothèses. François-Paul Alibert, Charles Bordes et des amis sont allés en chemin de fer de Montpellier à Sète. Puis en bateau, sous le soleil méditerranéen, par l'étang de Thau à Mèze où ils ont passé la nuit. Le voyage a continué le lendemain de Mèze à Maguelone, par un long parcours en calèche, en passant près des ruines de l'église funéraire avant d'arriver à la Cathédrale de Maguelone. Tous étaient frappés par son caractère grandiose au milieu de la désolation de lieux déserts et marécageux. Le groupe a visité le monument puis est monté sur la terrasse d'où la vue s'étendait jusqu'à Aigues-Mortes et où poussait un azérolier. Charles Bordes mange, pour la première fois de sa vie, ses fruits acides. Un lent retour en voiture vers Montpellier passe par Palavas : "Les roues, les pas des chevaux s'étouffaient dans le sable. De hauts tamaris se rejoignaient au-dessus de nos têtes..." (p. 56)

Le livre offre un portrait de Charles Bordes, soit directement, au cours des derniers jours de sa vie, soit indirectement à travers ce qui lui tenait à cœur, Montpellier et surtout la musique. Le début du livre reprend un article nécrologique qu'Alibert avait fait paraître dans la revue L'Occident (n° 99, février 1910), texte intitulé "A propos de Charles Bordes". Le livre est dédié à Victor Gastilleur (mort en 1925, le livre est de 1926). Natif de Carcassonne, c'est par lui que François-Paul Alibert avait connu Charles Bordes. Avec Déodat de Séverac, Victor Gastilleur avait écrit une Ode à la Cité. Cette cantate a été créée le 24 juillet 1909 sous la direction de Charles Bordes. Gastilleur est l'auteur d'un article "Sur le tombeau de Charles Bordes" paru dans la NRF (n° 11, décembre 1909, pp. 416-8). François-Paul Alibert est l'auteur d'un poème (probablement intitulé Méditerranée) pour Déodat de Séverac en 1904 ; Déodat de Séverac voulait faire un grand poème symphonique, presqu'achevé en 1906. Joseph Canteloube n'en a pas retrouvé le manuscrit en 1921 (toujours pas retrouvé).

François-Paul Alibert était donc proche du monde musical et en particulier de Charles Bordes. Poète, il était sensible au raffinement de l'être même de Charles Bordes. Comment ne pas être ému par cette vision de Charles Bordes au piano : "de sa seule main valide et comme par effleurement…" (p. 18) ? Il perçoit (p. 15) cet "amour du sensible" en nous montrant dans le même passage : "De la tête, il marquait le rhythme sonore, et tout en battant de la main une imperceptible mesure, il faisait rouler ses doigts l'un contre l'autre, avec une pure volupté, comme s'il eût éprouvé la musique par l'épiderme, à l'égal d'une chose vivante, d'une chose tangible.".

 

Alibert avait fait un voyage dans la vallée de l'Aude en juillet 1908 avec Victor Gastilleur, Eugène Rouart et André Gide. Il a longtemps correspondu avec ce dernier (cf André Gide, Correspondance avec François-Paul Alibert, Claude Martin éditeur, Presses Universitaires de Lyon, 1982) ; dans sa préface (p. XX), Claude Martin dit qu'il n'y a pas eu de relation homosexuelle entre eux mais une attirance partagée pour les adolescents. Quatre mois plus tard, Gide fit à Rouart et Alibert une lecture des premiers chapitres de Corydon, publiés anonymement en 1910 (le livre étant finalement publié sous son nom en 1924).

On notera la curieuse ironie de Paul Poujaud, l'ami de Charles Bordes, qui dans sa correspondance avec Paul Dukas, parlant du "Pasteur Gide" ou du"Pasteur Corydon", révèle une vaine jalousie devant celui qui avait osé, lui, faire son coming out, comme on dirait aujourd'hui. Par la suite, Paul-François Alibert a été l'auteur de "romans homosexuels" d'un grand intérêt littéraire (1931 puis 2002).

 

En 1912, Alibert publie Le Buisson ardent, recueil de poèmes. Le Thème Ludovisien, écrit à Montpellier en décembre 1907, est "en souvenir de Charles Bordes" ; dans sa conclusion, cette ode fait l'éloge de la musique dont la force, dit-il, apporte

 

Le secret de construire, et pour l'éternité.

 

 

 

 

 

[La photo de l'église (ou Cathédrale) est une CPA (carte postale ancienne) datant du début du XXe siècle : c'est ce qu'a vu Charles Bordes. Plusieurs billets du blog "Autour de Charles Bordes" ont cité des passages du livre de François-Paul Alibert. Voyez "Anges…",  "Et Charles Bordes souriait" qui cite longuement la dernière page du livre, ou récemment "La dernière mélodie", etc. Les photos de gravures proviennent du livre (collection privée). A la fin, le portrait de François-Paul Alibert, par Émile Laboureur, est le frontispice du livre Odes, NRF, 1922, consultable chez archive.org (exemplaire de l'Université d'Ottawa).]

 

 

BC

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