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8 janvier 2013 2 08 /01 /janvier /2013 15:25

Quel peintre illustrera la merveilleuse histoire :

Le beau voyage, à pas de géant, vers la gloire,

De ce Poverello qui triompha chez nous !

Lorsque d'autres, brodant de lyriques mensonges,

En des Edens païens emprisonnaient leurs songes,

Il chantait, angélique, enthousiaste et doux.

 

Il chantait l'au-delà des demeures charnelles,

Et vous, dogmes sacrés, vérités éternelles,

Qui sur les seuils impurs rendez l'homme hésitant.

Il chantait l'idéal qui divinise l'âme ;

Il chantait ; et son verbe exprimait tant de flamme,

Que des chœurs, à sa voix, se levaient en chantant.

 

Il rêve, le pauvret, la conquête du monde.

Pour viatique il a, seule, une foi profonde,

Que ne troubla jamais le vin du doute amer.

Mais, jeune paladin, tes armes, tes ressources ?

- La rumeur des forêts, le friselis des sources,

L'infini lamento du vent et de la mer.

 

Les fiers écus sonnant au fond d'une escarcelle !

Tintant, joyeux et purs, comme une eau qui ruisselle,

Et jetant des reflets de magique gala !…

Poètes, troubadours, bardes, pêcheurs de lune,

Malgré leur rimes d'or, n'ont pas d'autre fortune.

Quel est le diamant comparable à cela ?

 

Chemine, pèlerin, sur les routes de France,

Veuf du métal maudit, mais riche d'espérance,

Grand, dans ta mission, comme sur un pavois !

Déjà, sous les arceaux muets des cathédrales,

Des verrières d'azur aux flores sculpturales,

On entend tressaillir les échos d'autrefois.

 

Va, chevalier errant ! le Maître, Dieu, t'appelle.

Dans le champ défriché, la moisson sera belle.

Disperse aux horizons le geste du semeur.

Hors des vélins jaunis des vieux antiphonaires,

Fais reluire au soleil les joyaux millénaires !

Réveille le passé sous tes doigts de charmeur.

 

Ah ! le bon ouvrier d'un labeur magnifique !

Prestigieux héraut, batailleur pacifique !

Servant passionné du Rythme essentiel !

Depuis plus de vingt ans sur la brèche, à la peine,

Repose-toi : ta gerbe est assemblée à peine.

Qu'importe ! il manque un chef aux orchestres du ciel.

 

Bordes, ta tombe est là, face au frais paysage

Dont tes regards d'enfant, clairs en ton fin visage,

Contemplaient la noblesse et la sérénité.

Si parfois notre effort vers les sommets chancelle,

Nous viendrons implorer ta sublime étincelle

Et prendre, en t'invoquant, des leçons de beauté. 

 

 

Louis Chollet

 

 

[Ce poème (8 strophes de 6 alexandrins) a été publié par Louis Chollet à Blois en 1921 dans le recueil La Terre Maternelle dont vous voyez la page de titre.

 

Louis-Chollet--La-Terre-Maternelle--page-de-titre.JPG

Chez le même éditeur, Louis Chollet publie Banderilles. Poèmes satiriques en 1925. Plus tard, en 1946, chez Arrault à Tours, il donnera son témoignage sur Les Heures Tragiques. Tours 1940 où la couverture montre de façon dramatique la façade de l'Hôtel Goüin sur un fond de flammes. Nous n'énumérerons pas toutes ses publications mais mentionnerons cependant un recueil poétique de 1907, Reflets sur la route (Les Heures indulgentes, Les Heures pensives, Une Voix dans la nuit), à Paris, chez Lemerre, l'éditeur des Parnassiens. Louis Chollet a été attaché à la maison Mame, puis, de 1933 à 1939, il était Secrétaire Général de l'Ecole de Médecine de Tours. Fondateur de l'Association Artistique Tourangelle, Président des Ecrivains Tourangeaux (à partir de 1937), ce notable figurait dans le Tout-Tous, Noël 1933, annuaire mondain, avec son portrait par le caricaturiste Henry Van Pée.

 

Louis-Chollet--portrait--Henry-Van-Pee--1933.JPG

Le poème qui nous occupe est dédié "A Charles Bordes". Il a été écrit peu de temps après son inhumation au cimetière de Vouvray (le 19 janvier 1910). La mort du compositeur est évoquée à la fin de la 7e strophe : 

Depuis plus de vingt ans, sur la brèche, à la peine,

Repose-toi  : ta gerbe est assemblée à peine.

Qu'importe ! il manque un chef aux orchestres du ciel. (7, 4-6)

Le "cimetière dans les vignes" apparaît dans la strophe suivante :

Bordes, ta tombe est là, face au frais paysage

Dont tes regards d'enfant, clairs en ton fin visage,

Contemplaient la noblesse et la sérénité. (8, 1-3)

Lorsque le monument de Médéric Bruno sera inauguré sur le mur de l'église de Vouvray, le 17 juin 1923 (il y a 90 ans cette année), le poème sera dit par Georges-France Delarue.

Le texte fait surtout allusion à l'action religieuse de Charles Bordes ; c'est aussi le sens principal du monument, avec son contrefort symbolique. Son  œuvre  de compositeur, pourtant mentionnée en premier sur le monument et au cimetière n'apparaît pas, ni son travail d'ethno-musicologue.

Il n'est pas de notre projet de parler de l'aspect littéraire du texte ; Louis Chollet n'est pas Apollinaire, ni Valéry, pour citer des contemporains. Il y a des longueurs et des clichés (le geste du semeur…). Occupons-nous des idées avancées.

Le rôle de Charles Bordes dans sa défense du chant grégorien et de la vraie musique liturgique est souligné :

Hors des vélins jaunis des vieux antiphonaires,

Fais reluire au soleil les joyaux millénaires !

Réveille le passé…  (6, 4-6)

Sa défense du chant choral :

Il chantait ; et son verbe exprimait tant de flamme,

Que des chœurs, à sa voix, se levaient en chantant  (2, 5-6)

est exprimée d'une façon particulièrement efficace : on voit ici les Chanteurs de Saint-Gervais et les voyages de propagande incessants.

On comprend moins :

Lorsque d'autres, brodant de lyriques mensonges,

En des Edens païens emprisonnaient leurs songes, (1, 4-5)

car Louis Chollet acceptait d'être publié avec les Parnassiens et Charles Bordes chantait aussi les vers de Bouchor ou de Lahor pour citer deux "païens".

En revanche, Louis Chollet a bien vu que poètes, troubadours (4,4) ne sont guère enrichis par leur art :

Malgré leur rimes d'or, n'ont pas d'autre fortune. (4, 5)

et que faire vivre les Chanteurs de Saint-Gervais puis la Schola Cantorum était " un labeur magnifique" (7,1), Charles Bordes un " batailleur pacifique" (7, 2), qui était

Depuis plus de vingt ans sur la brèche, à la peine (7, 4).

Pour faire fonctionner financièrement les Chanteurs de Saint-Gervais et surtout la Schola Cantorum, il a fallu à Charles Bordes bien des efforts. Ce n'était pas ce qui l'intéressait en premier, d'où sa mise à l'écart au début du siècle, en particulier par Vincent d'Indy.

Le poème de Louis Chollet, sans entrer dans le détail, souligne les problèmes d'argent : Charles Bordes est nommé ce Poverello (1,3), franciscain de la musique. Le mot était employé dans la notice nécrologique du Figaro le 13 novembre 1909. D'autres voient en lui un bénédictin, l'homme du livre, pour son travail intellectuel sur la musique et pas seulement à cause du chant grégorien. Ce poème parle bien des antiphonaires (6, 4), dont le monument de Vouvray donne l'image, mais nous n'oublions pas la création d'un Bureau d'Édition (fondé en 1893) qui figure dans la conception de la Schola Cantorum, les publications et en particulier La Tribune de Saint-Gervais (à partir de 1895), puis Les Tablettes de la Schola (à partir de 1902). Charles Bordes écrit souvent lui-même ; sur la musique que l'on entend à l'église pour accompagner la liturgie. Et d'abord sur la musique.

Dans un article de La Tribune de Saint-Gervais, (janvier 1900, p. 22), il parle de ceux (Josquin des Prés, Roland de Lassus, Palestrina et Vittoria) qui ont construit "des cathédrales sonores dans les cathédrales" et il écrit "…retenons une chose, c'est que ces maîtres attachaient tellement peu de prix aux idées dont ils se servaient, qu'ils les considéraient comme de simples formules sonores, assez semblables aux locutions du discours qui appartiennent à tous." Charles Bordes défend ici la forme musicale ; le fond religieux est moins important.

Le poète Louis Chollet rend Charles Bordes à La Terre maternelle, visible dans le bois d'Etienne Gandet (qui illustre le poème Alma Mater).

 

Louis-Chollet--La-Terre-Maternelle--illustr.JPG

Mais il sait que le musicien ne saurait se limiter à cette image, toute paisible et intemporelle qu'elle soit, ce frais paysage (8,1). Il y a en lui une sublime étincelle (8,5).

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