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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 18:45

Il nous manque encore bien des éléments pour parler de façon complète de Charles Bordes. Une partie importante de sa correspondance a été publiée dans la thèse de Bernard Molla (c'est le précieux Tome III), mais il y a d'autres lettres. Nous ne savons rien, par exemple, des échanges épistolaires avec Paul Poujaud. Il y a bien des choses en commun entre Vincent d'Indy et Charles Bordes. La musique d'abord, bien sûr, pour laquelle ces enfants de César Franck avaient un grand amour. Vincent d'Indy avait quelques années de plus que Charles Bordes (douze ans), mais ils avaient les mêmes maîtres et les mêmes admirations. Plusieurs fois, séparément puis ensemble, ils avaient fait le pèlerinage de Bayreuth et vouaient à Wagner un culte profond, tout en étant tiraillés, comme bien des musiciens français de cette génération, entre l'Allemagne et la France (voir Wagnérisme et création en France, 1883-1889, de Cécile Leblanc, Honoré Champion, 2005).

Comme beaucoup d'autres, ils cherchaient (et trouvaient) dans le terroir des éléments d'inspiration. On pense à la Symphonie sur un chant montagnard (1886) de Vincent d'Indy ou à la Suite basque (1887) de Charles Bordes. On trouverait chez d'autres une inspiration semblable ainsi Guy Ropartz avec son Dimanche breton (1893), Joseph Canteloube et ses Chants d'Auvergne, et Fauré, Déodat de Séverac, Debussy, etc. Paul Poujaud, musicien secret, mais aussi conseiller juridique de Vincent d'Indy et ami de Charles Bordes, avait noté un chant de sa Creuse natale pour César Franck (voir l'article d'Amédée Gastoué en 1937, dans la Revue de Musicologie, Tome 18 n° 61-64, pp. 33-38).

Cette source d'inspiration nous entraîne aussitôt sur le terrain politique. Le culte de la région (qui avait son modèle en littérature chez Mistral) renvoyait à une France de droite, voulant maintenir les traditions du passé. Un exemple en est La Cansoun dis Avi ( = chanson des aïeux) publiée en 1906 sur le texte provençal de Mistral, qui a pour sous-titre : "Èr poupulàri, noutà per C. Bordes". Ce dernier connaît le domaine occitan. La Schola publiait, aussi en 1906, les Onze chansons du Languedoc qu'il avait notées, mais sa source essentielle, c'est le Pays Basque. C'est une culture autre, une langue autre, non latine, et cependant une musique où il retrouve le plain-chant et aussi (dans la danse par exemple) l'esthétique baroque. Sans qu'il l'exprime clairement, Charles Bordes est ailleurs. En France ? Non, en musique. Il faut ajouter que pour lui la vérité artistique se trouve dans le peuple. En exergue de sa Rapsodie basque, il cite cette phrase de Schumann (oui, Schumann : nous sommes bien en musique) : "Ecoutez attentivement la chanson populaire, c'est la source inépuisable des plus belles mélodies."

 

Rapidement, deux mots sur l'arrière-plan politique des débuts de cette 3e République. Il y a eu la défaite de la France dans la guerre franco-prussienne, avec un regain de nationalisme (qui fera, comme on sait, des milions de morts au cours de la Première Guerre Mondiale). Il y a l'établissement de cette République contre une monarchie traditionaliste. Il y a l'Affaire où autour du cas Dreyfus on retrouve l'affrontement entre le nationalisme et les valeurs républicaines.

Charles Bordes est issu d'une classe de propriétaires ruraux ruinés (dans ce cas par le phylloxéra). Fils de "Marie de Vouvray", élève de Marmontel au Conservatoire, il va où l'on fait de la "bonne musique" : c'est César Franck, Saint Gervais, et aussi la Schola. Il reste neutre politiquement. Adolescent puis jeune homme, il avait montré une admiration et même un certain amour pour le Prince Impérial. Cela s'exprime dans ses lettres en particulier à son ami Jules Chappée (cf thèse de Bernard Molla, Tome III, pp. 33-44). Il écrit depuis Carlsruhe en mars 1881 : "devant moi le portrait du prince qui me fait bien l'effet d'un ami quand je le regarde" (p. 35). Or le Prince Impérial a été tué en 1879 au Zoulouland. Certes le parti bonapartiste a continué après lui, affaibli, et a accepté la République. Charles Bordes était peut-être bonapartiste (nous n'oublions pas que son père, Frédéric, avait été nommé Maire de Vouvray sous le Second Empire), mais c'est d'abord une personne qu'il aimait. On notera avec intérêt ce que Paul Verlaine (que Charles Bordes lisait) a écrit du Prince Impérial (dans Sagesse XIII, publié en 1881) :

J'admire ton destin, j'adore, tout en larmes
Pour les pleurs de ta mère,

Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes,
Comme un héros d'Homère.

Il y a là un "culte de la personnalité", mais lorsqu'il écrit :

Prince mort en soldat à cause de la France,
Âme certes élue,
Fier jeune homme si pur tombé plein d'espérance,

Je t'aime et te salue !

Il y a aussi une vision politique vers l'avenir. Verlaine fait preuve d'une perception réaliste : si le Prince Impérial a accepté de se battre sous l'uniforme britannique, c'est pour que le futur empereur des français ait une image glorieuse. C'est ce qu'il dit avec "à cause de la France".

 

En ce qui concerne Vincent d'Indy, son milieu social penchait vers la monarchie. Après le Second Empire, un roi était possible avec le Comte de Chambord. On ne s'étendra pas ici sur l'aspect irréductible (le drapeau blanc et non le drapeau tricolore) du petit-fils de Charles X. Sa mort en exil (1883) a marqué la fin du légitimisme qui ne s'est pas rallié à la République (à la différence du bonapartisme). Vincent d'Indy, issu de la petite noblesse ardéchoise en partage les idées politiques, le nationalisme, l'autoritarisme, l'antisémitisme (il est membre de la "Ligue de la Patrie Française"). Ces opinions déteignent sur la musique. Il a lu et annoté l'essai de Wagner Das Judentum in der Musik (Le Judaïsme et la musique) ; il écrit La légende de Saint Christophe, son "drame antijuif" (les dindystes dédouanent Vincent d'Indy en disant curieusement qu'il n'est pas responsable de la mise en scène). Le billet qui lui est consacré dans le blog (14 mars 2012) reprend ces points en détail. On notera qu'il était membre fondateur de la Ligue de la patrie française. Le nom de son ami Pierre de Bréville (qui est aussi le camarade d'études de Charles Bordes dont, plus tard, en 1914 et 1921, il réunira et éditera les mélodies) figure parmi les souscripteurs du monument Henry, au cœur de l'Affaire.

Le rôle social et politique de la Schola Cantorum est ainsi résumé dans la phrase d'Andrew Thomson : "a hotbed of bigoted catholicism, anti-semitism, and extreme nationalism" (Vincent d'Indy and his world, Oxford University Press, 1996). Charles Bordes n'est pas en cause. Comme on lit dans La Tribune de Saint Gervais de février 1920, "il était consacré à Notre-Dame-la-Musique ".

En 1899, en Avignon, de vifs incidents opposent républicains anticléricaux et les participants des "Assises de musique religieuse et d’art" organisées par la Schola Cantorum. Vincent d'Indy exprime son opinion de droite. La tribune de Saint Gervais en octobre 1899, sous la plume de Jean de Muris,  parlera des "menées socialo-maçonniques" des "sans-patrie d'Avignon". Pour Charles Bordes la musique passe d'abord ; son habit est peut-être déchiré, mais il se tait.

 

Il y a cette photo de 1900 qui montre les fondateurs de la Schola Cantorum, Alexandre Guilmant, Vincent d'Indy et Charles Bordes. Nous l'avons longuement analysée dans ce blog (billet "Rue Saint Jacques", 22 avril 2013). C'est Vincent d'Indy le conquérant, et on voit, sur la photo, qu'il se dresse contre Charles Bordes. Dans la vie, il prend les rênes de la Schola. Il exprime son point de vue, en particulier politique, dans le discours qu'il fait, le 2 novembre 1900, pour l'inauguration des locaux et la rentrée, "Une école de musique répondant aux besoins modernes" (voir La Tribune de Saint Gervais, n°11, novembre 1900, pp. 303-314).

Pour ce qui est du fonctionnement de l'institution, la vision traditionnelle a retenu Charles Bordes en rêveur intuitif et Vincent d'Indy en réaliste. Cependant, dès le début, Charles Bordes s'occupe de recruter pour la Schola Cantorum des enfants qui chantent et ensuite de veiller sur leur situation matérielle (voir Dix ans d'action musicale de René de Castéra dans La Tribune de Saint Gervais, par exemple en mars 1901). On peut y voir une réponse anticipée à la critique du caractère élitiste de la Schola et des Chanteurs de Saint Gervais ; (voir à ce sujet le billet "Pour qui chante-t-on ?" du 23 octobre 2011, sur l'article dans Musica n°24 de septembre 1904). Tout en maintenant un contexte religieux, il insiste sur la neutralité de l'école où la musique doit être l'unique préoccupation. C'est une préoccupation soulignée déjà par les statuts des Chanteurs de Saint Gervais (1892) dont l'article 4 disait "Toutes discussions politiques ou religieuses  sont rigoureusement interdites" (Tribune de Saint Gervais, mai 1900, p. 146).

 

La publication en 2001 chez Séguier du livre Ma vie. Correspondance et journal de jeunesse par Marie d'Indy apporte un éclairage intéressant sur Vincent d'Indy et ses contemporains. Les réactions des correspondants ne sont pas données, mais il est quelquefois possible de les imaginer, dans le silence de la lecture. Concernant Charles Bordes, Vincent d'Indy renvoie à une vision conventionnelle qu'il mêle à un point de vue critique. Dans une lettre nécrologique du 9 novembre 1909 il écrit à Jean de La Laurencie (son gendre) : "Malgré ses défauts, ce pauvre Bordes était un artiste sincère, pas arriviste et aimant l'Art vraiment." Sous l'éloge, le dénigrement pointe ; il ajoute : "ses étourderies et ses gaffes nous manqueront". On trouve ailleurs cette image de Bordes irréfléchi. Ainsi dans cette lettre à sa femme Isabelle, le 17 juillet 1900 : "Bordes a fait la boulette, ce qu'il a dans la tête, il ne l'a pas aux pieds ! Il a loué la rue St Jacques et signé le bail à lui tout seul…" Et plus tard, dans une lettre à Alexandre Guilmant du 28 janvier 1904, "le pauvre Bordes" est présenté pour responsable du "désordre de notre pauvre administration". Par ailleurs, cet impulsif est aussi un profiteur qui n'oublie pas de penser à lui-même. Vincent d'Indy poursuit sa lettre à Guilmant (qui est comme lui membre du triumvirat, on voit ici le machiavélisme) : "Bordes sera logé à l'Ecole et une pension lui sera faite […]. Il aura donc une situation à l'abri de tout et pourra, quand il en sera capable, reprendre ses concerts de province dont le bénéfice lui restera acquis personnellement." Et Vincent d'Indy termine ainsi une lettre du 8 mai 1905 à Henry Cochin (député du Nord, membre de l'Action libérale, parti de centre droit des catholiques ralliés à la République) : "4000 livres de rente à fournir à Bordes (compris : son traitement, logement, bureau d'édition, chauffage !!!) Pour gagner tout cela… Il n'y a que moi !"

Faut-il plaindre celui qui s'est fait construire le château des Faugs ?

 

Sur le plan musical, les ombres entre les deux personnages sont plus nettes.

Vincent d'Indy écrit à Paul Poujaud, le 27 septembre 1889 : "Combien de basquaiseries a-t-il composées, sous forme de musique d'orchestre et de chambre ?" Vincent d'Indy oublie-t-il la place qu'avait Paul Poujaud dans la vie de Charles Bordes ? Veut-il faire rire ? Cet humour tombe à plat et on y voit surtout du mépris, pour les Basques d'abord, pour Charles Bordes ensuite. Venant d'un musicien, c'est une remarque surprenante. A-t-il écouté la Suite basque ?

Dans une longue lettre (30 octobre 1895) à Charles Bordes, Vincent d'Indy parle de son opéra L'Étranger et essaie de prouver qu'il n'a rien à voir avec Les Trois Vagues, opéra sur lequel Charles Bordes travaille. La différence entre L'Étranger et le projet de Charles Bordes a été montrée (Natalie Morel-Borotra, L'opéra basque, 1894-1933), la conclusion étant qu'il n'y a pas copie, emprunt, etc. Dans sa lettre, Vincent d'Indy développe ses arguments : "Mon drame, je vous répète qu'il n'a rien de commun avec le vôtre, […] c'est simplement humain et ça finit dans l'océan." Il ajoute : "à l'encontre de vos trois vagues, chez moi, on ne voit pas la mer du tout, le temps de la pièce ou si vaguement." Cette lettre contient des expressions qui révèlent que Charles Bordes vivait très mal ce que faisait Vincent d'Indy. Vincent d'Indy écrit : "Ne vous mettez pas martel en tête…" On passera sur le ton familier (mais il s'agit d'un sujet grave, touchant à quelque chose d'essentiel pour Charles Bordes) pour voir l'effet de L'Étranger sur Charles Bordes. Plus loin, Vincent d'Indy écrit : "Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi vous tourmenter…" Cette lettre révèle qu'en fait Charles Bordes se tourmentait. Dans la mesure où il n'y a pas de réponse, la réaction de Charles Bordes est en creux : il avait le sentiment d'un empiétement. Nous irons plus loin. Nous déplorons l'inachèvement de l'opéra Les Trois Vagues ; Charles Bordes était-il trop modeste, ne voulant pas être le Compositeur (nous savons que Paul Dukas plaçait Les Trois Vagues aussi haut que Carmen) ? Négligeait-il, comme on l'a dit, son œuvre propre en faveur de la pédagogie ? Peut-être. Mais le compositeur était visiblement inhibé devant ce travail, et Vincent d'Indy porte une grande responsabilité.

 

Devons-nous, après cela, insister sur certaines mesquineries, comme celle-ci, rapportée par Vincent d'Indy (lettre à sa femme du 19 avril 1902), où il se plaint de ne pas avoir reçu pour un concert un cahier de partitions que Charles Bordes devait lui faire parvenir ? Il écrit : "J'ai maudit Bordes et son manque de soin […] aussi lui ai-je écrit tout à l'heure une lettre salée… je lui donne ma démission (bien décidé à la reprendre par ses supplications)." Faut-il y voir, de la part de Charles Bordes, un acte manqué ? Peut-être est-ce donner trop de signification à un incident mineur, lié à la vie des musiciens ? Il révèle cependant un climat malsain entre ces deux personnages.

 

Le 18 novembre 1909, Vincent d'Indy dirige les Chanteurs de Saint Gervais au cours de la cérémonie dédiée à Charles Bordes, dans l'église Saint Gervais à Paris. Pour des raisons professionnelles, il n'a pas pu venir à Toulon ou Montpellier, il ne sera pas à Vouvray le 20 janvier pour l'enterrement, mais son gendre est là.

Dans La Tribune de Saint Gervais de décembre, pieux numéro d'hommage à Charles Bordes, Vincent d'Indy écrit une notice sur "La place de Bordes dans l'enseignement musical" (pp. 9-10). Il en profite pour critiquer la République qui "négligea d'attacher à la boutonnière de ce créateur d'une œuvre éminemment sociale et française, le ruban distinctif  [qu'elle] prodigue actuellement à ses valets…" Vincent d'Indy contribue à la "légende dorée" de ce "fécond remueur d'idées". Il parle de "l'artiste si ému qui a écrit les Trois Vagues et ses dernières mélodies…"

Nous pouvons douter de la sincérité de ces éloges. Nous savons les zones d'ombre qui séparaient les deux hommes.

 

[J'ai pris cette photo le 20 avril 2013. On reconnaît l'escalier de la Schola.]

 

 

BC

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