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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 18:41

Je me revois, le matin, assis à ses côtés, sous l'arbre pleureur qui nous faisait un abri. Il lisait des projets de drame et de ballet, racontait des paysages et des voyages. Son imagination débordait. D'un mot, d'un trait, d'une touche légère, il allait au fond des choses les plus cachées. Et tout d'un coup, quand l'enthousiasme de la beauté l'animait, ses yeux avaient quelque chose de fixe, de presque hagard, et son front, d'inspiré, qui faisait éclater toute son âme à son visage. La fraîcheur tiède de l'air sentait la pluie prochaine ; des branches tendres retombaient ; on entendait roucouler une tourterelle invisible. Je crois bien n'avoir jamais connu qualité plus légère ni plus tranquille de bonheur.

En lui faisant mes amitiés une dernière fois :

-          Quand nous reverrons-nous ? lui demandai-je.

-          Qui sait ? me répondit-il avec ce doux fatalisme qui n'était jamais absent de sa bonté.

 

Mais ce n'est que plus tard qu'on se rappelle combien certains accents sont prophétiques.

 

Et Charles Bordes souriait en me disant adieu.

 

A peine un mois après, nous apprenions sa fin subite.

 

 

 

 

[Ce texte est la fin de Charles Bordes à Maguelonne de François-Paul Alibert, publié en 1926. Il décrit une visite au Mas Saint Genès à Montpellier au début octobre 1909. Alibert l'a d'abord publié dans sa chronique nécrologique sur Charles Bordes dans L'occident, février 1910. Je remercie Bernard Molla de m'avoir conduit à Maguelonne.]

 

 

 

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