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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 13:57

 

Charles Bordes a écrit en 1884 une mélodie sur Recueillement, le sonnet de Baudelaire. Dès que j'en ai eu la certitude, j'ai écrit un billet sur le sujet, le 11 octobre 2012. A ma connaissance, cette mélodie n'a jamais été jouée. Elle n'a pas été publiée non plus. Pierre de Bréville, ami et confident de Charles Bordes n'en connaissait pas l'existence et donc il ne l'a pas incluse dans les deux recueils posthumes des mélodies, en 1914 et en 1921.

Pourtant elle était écrite avec beaucoup de soin, le manuscrit était soigneusement signé et daté. L'existence en était connue depuis 1985 : la thèse de Bernard Molla (Tome III, p.30) cite la lettre écrite par Charles Bordes à Jules Chappée, depuis Millas, le 30 août 1884.

Sur le manuscrit, il note que la mélodie est terminée à Castelsarrazin le 27 septembre. Dans la lettre de Millas du 30 août, la mélodie était déjà presque achevée. Charles Bordes écrit : "Je suis en train de terminer une mélodie…" Il était malade, soit, mais le compositeur a pris le temps pour produire quelque chose de bien. Il était satisfait du résultat prévu, il l'écrit : "…elle sera très bien…".

Et pourtant l'œuvre (dûment numérotée par Charles Bordes, opus 6) est restée secrète, cachée, silencieuse. Pourquoi ?

 

En 1884, Henri Duparc commençait une mélodie sur le même poème. Sa mélodie peut-être la plus célèbre avait été écrite en 1870 sur l'Invitation au Voyage, de Baudelaire, bien sûr. Quatre ans plus tard, il écrivait une mélodie sur La vie antérieure et la travaillait pendant 10 ans. Elle est dédiée à Guy Ropartz que connaissait bien Charles Bordes, leur correspondance l'atteste. Ces deux mélodies marquent son œuvre et la colorent d'une façon inoubliable. Pour Duparc, Recueillement aurait été un couronnement. Le thème convenait à cet homme déjà frappé par une mystérieuse maladie nerveuse, "neurasthénie",  selon l'expression employée à l'époque.

Le monde musical et en premier lieu Charles Bordes savaient qu'il travaillait sur Recueillement. Duparc était un "Franckiste", ami de Vincent d'Indy, Secrétaire de la Société Nationale. Nous pensons que Charles Bordes ne voulait pas passer devant son camarade (plus âgé que lui de 15 ans). Il garda donc sa mélodie sous le coude.

Dans les étrennes pour Paul Poujaud du 31 décembre 1886, Charles Bordes lui offre un manuscrit, dédicacé et signé, contenant sept mélodies recopiées (Drouot, vente Brissonneau, 4 novembre 2009). La mélodie Recueillement lui avait été dédiée en août-septembre 1884. C'est ce qu'on voit en premier sur le manuscrit, où Charles Bordes a souligné sa dédicace. Respectueux du silence de Charles Bordes, Paul Poujaud ne parle pas de la mélodie, alors qu'il aurait pu en signaler l'existence à Pierre de Bréville quand ce dernier établissait les éditions posthumes.

Henri Duparc était insatisfait par ce qu'il avait écrit. En 1885, il détruisit tout. La douleur était trop forte. Ce devait être sa dernière œuvre véritablement originale. Par la suite, il était parfois capable d'orchestrer certaines œuvres, et surtout d'en éliminer. La tragédie que fut sa vie est bien connue (Brigitte François-Sappey, dans le Guide de la mélodie et du lied, Fayard, 1994, parle d'une "agonie artistique").

En ce qui concerne le silence de Charles Bordes sur sa mélodie, il ne faut pas y voir de la négligence ou du peu d'intérêt pour son œuvre propre. C'est délibérément que Charles Bordes s'est tu, toute sa vie, sur la mélodie Recueillement, par respect pour Henri Duparc. Le manuscrit est allé, (par quel cheminement ?) parmi les papiers d'Henriette Puig-Roget. Il est maintenant à la portée de tous à la Médiathèque Hector Berlioz du Conservatoire de Paris où elle était enseignante.

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