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12 juin 2013 3 12 /06 /juin /2013 11:21

Le langage employé par Marcel Proust pour décrire la mélodie est souvent celui de la religion. C'est ce que nous avons souligné au début du billet précédent. Pourtant, si on prend une mélodie comme Avril, la première achevée par Charles Bordes, en 1883, nous sommes loin de "l'invisible messe" de Proust. Certes, par pruderie, Charles Bordes n'a pas gardé pour sa mélodie la troisième strophe d'Aimé Mauduit

                    Mignonne, viens sous la feuillée,

                    Viens dans les verts taillis touffus.

Ce thème est vigoureusement dénoncé par Chabrier dans une lettre écrite à ses éditeurs depuis La Membrolle, le 29 juin 1889 (lettre citée par Roger Delage, Emmanuel Chabrier, Fayard, 1999, p. 524) : "...et toujours sur avril mai, fleurs des champs et autres bougreries, le petit Bordes, Chausson, Marty, Bréville, Hue, Debussy, etc. ont composé des musiques recherchées, ingénieuses, mais un peu tourmentées, souvent tristes, éplorées, navrées, tant et si bien que dans les salons, quand on chante ça, on a l'air de porter le diable en terre ou de donner les derniers sacrements à l'auditoire. Quand la belle dame ouvre sa hure : "oui, oui, ma mie, vas toujours - me dis-je intérieurement - tu vas encore me pleurailler un De profondis ad te clamavi, domine !" Eh bien, j'en ai par-dessus les oreilles..."

On tiendra compte bien sûr du parler robuste de Chabrier. Il dénonce l'insincérité (pleurailler) de certaines mélodies devant la douleur. Mais les poèmes expriment aussi des souffrances réelles et nous y reviendrons.

Dans le billet précédent, on voit deux images du salon de Madeleine Lemaire. Dans le tableau de Pierre-Georges Jeanniot, il y a surtout de l'ostentation ; ces gens-là ont-ils une âme ? Mais si on regarde le tableau de Gervex, c'est "l'unité véritable des âmes" où "l'angoisse de la musique est à son comble".

Au-delà de la mélodie, le pouvoir spirituel de la musique a été souligné, comme, en 1909, dans La religion de la musique de Camille Mauclair.

Lorsque Mauclair parle (p. 283, édition de 1928) de "cet état de ferveur qui nous possède" et (p. 305) voit en la musique un "ange gardien individuel", on dirait qu'il décrit en terme religieux le tableau de Gervex.

Charles Bordes consacre sa vie à la musique liturgique. En même temps, il éprouve le besoin d'écrire des airs sur des textes profanes. Il en connaît bien les résonnances spirituelles. Par ailleurs il connaît l'ambiguïté de certaines oeuvres religieuse. En faisant chanter Le Cantique des Cantiques de Palestrina, le latiniste entend "nigra sum" et "punica granatum " et l'érotisme brûlant d'un texte sur lequel l'Eglise a toujours été embarrassée.

Certaines mélodies de Charles Bordes peuvent être classées comme religieuses, comme certaines écrites sur des poèmes de Francis Jammes :

Oh, ce parfum d'enfance dans la prairie trempée

                    d'eau et d'azur, parfum de pieuse jonchée (1-2)

et plus loin (10) :

parfums d'encensoirs purs qui vont à Dieu ensemble

Cependant, ici, c'est d'abord la nostalgie du passé qui est exprimée par le poème. Même si on entend la religion (8) :

comme j'en voyais dans les vieux paroissiens

c'est d'abord le temps du verbe, à l'imparfait, qui frappe.

Si on considère une mélodie de la fin (1903) comme Ô mes morts tristement nombreux, certes la religion est exprimée par Verlaine (29-30) :

Priez pour le pauvre pécheur

                    Indigne encor du Purgatoire.

mais aussi le passé (4) :

Comme autrefois le Dieu vivant

et surtout l'amour pour un garçon (11-12) :

Et toi, jeune homme de douceur

                    Pour qui ces vers mélancoliques.

Ailleurs dans le recueil, Paul Verlaine nomme Lucien Létinois, sans se cacher. Dans d'autres poèmes comme Dansons la gigue ou Spleen, son amour homosexuel est exprimé plus indirectement.

Charles Bordes, lisant Le feu du ciel de Victor Hugo, approuve la vision cosmique hugolienne :

- Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu.

                    - Non ! – Il reprit son vol sous le souffle de Dieu.

Mais il ne retient pas ces deux derniers vers (13-14) pour sa mélodie Pleine mer, écrite entre 1880 et 1884. Il est d'accord, mais ce n'est pas le sujet principal du poème ; le compositeur frustré de l'opéra Les trois vagues voit d'abord (1) :

La mer ! partout la mer ! des flots, des flots encor.

Ce souffle divin est vu aussi par Proust qui écrit : "Par moments, comme le vent courbe les herbes et agite longuement les branches, un souffle incline les têtes ou les redresse brusquement." L'afflatus, sans aller jusqu'à Cicéron, c'est l'inspiration. Dans la mélodie c'est d'abord la musique ; et aussi l'air franchissant la bouche du chanteur, plus ou moins fort, plus ou moins grave, et qui emplit l'espace de la salle où l'œuvre est chantée.

Dieu est aussi présent dans les poèmes de Jean Lahor, que Charles Bordes affectionne. Nous avons dit, dans ce blog, la distance qu'il y a entre les deux hommes. Le ciel est "ivre de Dieu" (Fantaisie persane, vers 4), mais ce qui compte est clairement dit (11-12) :

Danse ainsi, danse, ô ma pensée,

                    Tourne, tourne d'un pas égal.

Quand la mélodie se termine, la méditation spirituelle la prolonge et continue. Voyez le dernier vers de Pensées orientales (16) :

Dieu fait tout rentrer au sein du silence.

Ce silence n'est pas une interruption : la "pensée / tourne". Ainsi, l'expression par laquelle Frederic Mompou désigne son oeuvre Música callada  (la musique du silence), a son origine dans le Canto espiritual de Saint Jean de la Croix. Sans vouloir l'ériger en dogme, rappelons-nous de ce que disent Michel Faure et Vincent Vivès dans leur Histoire et poétique de la mélodie française (CNRS Editions, 2000), p. 210 : "Ce genre musical n'a pas besoin de parler de Dieu pour se hausser jusqu'à la transcendance."

Imprégné de liturgie, par son action à Saint Gervais ou à la Schola Cantorum, Charles Bordes n'exprime pas le sacré en nommant Dieu. Au contraire, ses allusions apparemment religieuses dévient du droit chemin religieux. On l'a vu avec avec Victor Hugo, Jean Lahor, Francis Jammes.

Reprenons un poème de ce dernier. Dans la mélodie sur La poussière des tamis, il y a une intention religieuse et Charles Bordes le sait :

je prie, parce que dans le ciel il y a Dieu !

Mais la spiritualité est ailleurs, jusque dans l'érotisme maîtrisé de :

Mets ton épaule et tes cheveux sur mon épaule

                    et mes cheveux.

Ce n'est pas parce qu'une musique parle de religion qu'elle est religieuse. C'est la mélodie qui dit l'esprit, même lorsqu'elle parle du corps.

 

(à suivre)

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