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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 16:38

Nous avons vu dans le texte de Proust (I) une œuvre musicale profane proche de l'œuvre liturgique (II) et des auditeurs fervents (III). Il nous faut revenir sur le contenu de la mélodie. Y a-t-il un message ?

On a pu dire que la mélodie, art raffiné, est élitiste, alliant la poésie et une musique loin du quotidien. Sans aller jusqu'à Annie Ernaux qui dit dans Passion simple (p. 27) comment les chansons à la mode, les "tubes" sentimentaux et peu "artistes" parlent à l'âme en ce qu'elle a de plus profond, on se souviendra que Charles Bordes était sensible à l'art "populaire" au Pays Basque ou au Languedoc, et qu'il mettait au-dessus de tout ce chant basque pour la liberté :

Choriñoak kaiolan,
[…]

libertatia zuñen eder den !

(L'oiseau dans la cage, […], La liberté est si belle. Traduction du Dr Jean-Félix Larrieu dans Douze chansons amoureuses du Pays basque français, Rouart, Lerolle et Cie éditeurs, 1910). Charles Bordes qui avait placé en exergue de la Rapsodie basque (1888) cette phrase de Robert Schumann : "Ecoutez attentivement la chanson populaire, c'est la source inépuisable des plus belles mélodies."  

Il incorpore des éléments de la romance narrative (Charles Bordes avait entendu chanter sa mère, Marie de Vouvray) et des airs populaires. Une mélodie comme Avril, sur le poème Vieil air d'Aimé Mauduit, tout en ronsardisant :

Mignonne, vient cueillir les roses

évoque la romance. Le doux chant badin de Verlaine, dans la mélodie Sur un vieil air, fait entendre les mots et l'air du Plaisir d'amour de Martini. Ces exemples pourraient être multipliés. Citons encore la mélodie Dansons la gigue où le texte si amer de Verlaine est renforcé par le leitmotiv adopté par Charles Bordes sur un air populaire anglais.

Cependant, avec la mélodie, le narratif s'éloigne ; ce n'est pas la goualante ni la romance. Dans l'exemple qui vient d'être donné, c'est déjà la "tristesse noire" dont parlera Verlaine dans Les poètes maudits (1888), sur l'abandon de la poésie par Rimbaud.

 

Le réel n'est pas dans la mélodie. Même si Charles Bordes chante sur les vers de Francis Jammes :

Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une
mouche qui volait et qu'ils auraient voulu happer

le concret n'est qu'une apparence. Les descriptions de la nature dans les mélodies sur des poèmes de Verlaine (une aube affaiblie…, l'épais linceul des ténèbres…, les chemins perfides…, etc.) sont avant tout des paysages de l'âme.

D'une façon générale, la "réalité", transposée une première fois par le poème, l'est une deuxième fois part la musique. Ce n'est pas un "irréel", c'est un "ailleurs". La double contrainte à laquelle est soumis le chanteur : dire un texte, le chanter, conduit à ce dépassement.

 

Si le message de la mélodie parle plus à tel ou tel auditeur (par exemple selon les catégories énumérées par Proust), globalement il y a partage : c'est la communion dont parle Proust. Si on prend ce thème si religieux de la souffrance, souvent abordé par la mélodie (avec Charles Bordes, depuis les "yeux perfides" de Léon Valade, à "l'amour évanoui" de Maurice Bouchor, ou au rejet total du "Colloque sentimental" de Verlaine), le chant apporte la consolation. Reprenant le titre d'un lied de Schumann, Camille Mauclair (La religion de la musique, 1909, édition de 1928, p. 118 et suivantes) parle de "la consolation dans le chant", "apanage de tout être sensible". Il ajoute : "la musique nous surélève au-dessus de nos sens et nous mêle à l'amour, et ainsi elle nous délivre de la douleur". Il conclut : "La peine est chantée : Ite missa est…" C'est "l'invisible messe" de Proust.

Tout le passage pourrait être cité, comme celui-ci (op. cit., p. 305) où la mélodie devient "un ange gardien individuel" dans "ces heures où l'on n'en peut plus". Comme Proust dans Les plaisirs et les jours, Mauclair dit "le bien inouï que peut faire un petit lied".

 

En un bref instant d'illumination, pendant les petites minutes que dure une mélodie (est-ce le καιρός, ou une "entrevision" chère à van Leberghe ?), se produit une épiphanie mélodique.

Au commencement, il y a un acte volontaire : l'individu va écouter des mélodies, il se joint au groupe dans la salle de concert, il accepte le rêve. Est-il "comme un enfant crédule" ? Moréas répond, dans la mélodie de Charles Bordes :

Qu'importe si je sais que c'est mirage et leurre !

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