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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 15:32

Bernard Molla cite dans sa thèse (Tome III, p. 30) une lettre écrite par Charles Bordes à Millas, dans les Pyrénées Orientales, à son ami Jules Chappée, le 30 août 1884. On peut y lire : "Je suis en train de terminer une mélodie avec orchestre que ma maladie avait interrompue, sur des paroles de Baudelaire, un sonnet superbe." Il ajoute : "C'est te dire que je suis en convalescence. Elle sera très bien, comme moi dans quelques jours."

Elle a longtemps fait partie de ces "mélodies introuvables" selon l'expression qu'emploie Ruth L. White à propos de Green. Nous en avions parlé l'année dernière.

Nous l'avons cherchée, et finalement trouvée. Elle est dans le fonds Henriette Puig-Roget de la Médiathèque Hector Berlioz au Conservatoire à Paris. On reconnaît bien l'écriture fine de Charles Bordes.

Le manuscrit  est daté et signé au début : "Millas (Pyrennées orientales) // Août 1884" et à la fin : "Millas (Pyrennées orientales) le 5 septembre 1884." Puis : " Réduction au piano, Castelsarrazin les 25, 26, 27 septembre 1884."

 

ms-Recueillement--p.1-a.JPG

 

Le sonnet de Baudelaire, c'est le fameux Recueillement. Le voici.

 

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

 

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

 

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

 

         Le Soleil moribond s'endormir sous une arche,
         Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
         Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

 

Il fait partie des pièces ajoutées aux Fleurs du mal en 1868, et porte le numéro CLIX. Mais il avait été écrit bien avant, puisqu'il est paru en novembre 1861 dans La revue européenne.

Ce n'est pas la première mélodie écrite par Charles Bordes, cependant elle est du début. La première mélodie qu'il mentionne (à Pierre de Bréville, son contemporain) c'est Avril sur le poème Vieil air d'Aimé Mauduit, écrite en 1883. Elle sera créée salle Pleyel en février 1884. Recueillement est de cette année-là. A l'exception, peut-être, d'Aimé Mauduit dont nous ignorons encore les dates de naissance et de mort, Baudelaire est le seul poète non vivant (il est mort en 1867) sur lequel Charles Bordes écrit.


ms-Recueillement--p.2-a.JPG

Le poème Recueillement a été souvent étudié (voir par exemple l'analyse proposée dans le "Comptoir littéraire" par André Durand) et ce billet ne fera que l'effleurer.

Le choix de ce sonnet est paradoxal à plus d'un égard. Il y a des différences profondes, entre la maturité et la jeunesse, mais aussi une certaine correspondance entre Baudelaire et le vécu de Charles Bordes, envisagé, ici, dans son ensemble.

Le poème est un regard en arrière, sur le passé : les défuntes Années (9).

Baudelaire, sensible à la vie moderne, en voit aussi le vieillissement : en robes surannées (10). Il éprouve de la culpabilité devant ce qui a été vécu : des remords (7).

Charles Bordes, jeune homme sage, travaille à la Caisse des Dépôts. Il parle de "cette rosse de caisse", mais le mal est extérieur à lui-même : peu d'argent, obligation de gagner sa vie. Il souffre de ne pouvoir faire de la musique comme il veut.

Chez Baudelaire, le mal est intérieur : il est solitaire en face de sa conscience. Il personnifie la Douleur (majuscule) et lui parle comme à un enfant : tiens-toi plus tranquille (1), mais on voit bien que c'est à lui-même qu'il s'adresse.

Charles Bordes lui aussi seul, fait face à la création d'abord, à la page à écrire :  il se décrit au travail dans la lettre citée plus haut, et, satisfait du résultat, se juge. Il est devant l'action pédagogique, moins seul, car s'il est le principe agissant, à la Schola par exemple, il fait appel à d'autres pour l'aider.

Le sonnet décrit l'isolement romantique du poète allant vers la mort : défuntes années (9), Soleil moribond (12), long linceul (13).

Tout au contraire, Charles Bordes donne l'exemple de l'action pour les autres. Là aussi il paraît loin de la multitude vile (5), loin de la  fête servile (7), car il ne vit pas le désœuvrement du dandy. Il compose de la musique, il l'enseigne, il donne des concerts, il parcourt le pays allant de ville en ville (certes, la ville est un univers baudelairien) mais aussi en puisant fréquemment aux sources rurales (Pays Basque, Occitanie).

La douleur, traitée par Baudelaire comme un enfant (1) est aussi une compagne avec laquelle il connaît un apaisement final (14) :

Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

L'existence de Charles Bordes est tout entière dédiée à la musique (voir par exemple le Madrigal de Maurice Bouchor), y compris dans la douleur. Avant les graves atteintes du mal (surtout à partir de l'attaque d'hémiplégie de décembre 1903), Charles Bordes n'est pas d'une santé florissante.

Il est souvent obligé de garder la chambre (ennuis gastriques, rhumatismes, phlébites) et ses lettres mentionnent fréquemment ces problèmes (cf Bernard Molla, Tome III, op. cit., p. 89, pp. 72-73, etc.). Précisément, lorsqu'il parle de Recueillement, il a été malade un mois et commence sa convalescence (voir la lettre citée plus haut). Des années plus tard, nous pensons à cette description que donne François-Paul Alibert : il joue au piano, de sa seule main valide et comme par effleurement (dans Charles Bordes à Maguelonne, p. 18).

Mais surtout, Charles Bordes est dépressif : "Je suis couvert de ce rideau de mélancolie, non pas que je m'ennuie ici, au contraire, c'est parce que mon cœur est fait comme ça, que veux-tu." (lettre à Jules Chappée du 9 avril 1881, citée par Bernard Molla, op. cit., Tome III, p. 126). Dans une lettre plus tardive à Guy Ropartz, le 1er mars 1897, il écrit : "…j'ai des moments de tristesse profonde. Ça a l'air de marcher comme ça mais l'avenir peut être gros de nuages. (…) Pauvre névrosé que je suis !"  (Bernard Molla, op. cit., Tome III, p. 84).

Charles Bordes a perdu sa mère, en août 1883. Quand nous lisons ce qu'il écrit à ce sujet (cf Bernard Molla, op. cit. Tome III, p. 19 et p. 18), nous voyons avec quelle retenue il en parle. Nous mesurons comme il a dû souffrir.

Et il y a ces zones d'ombre dans son univers affectif. Outre le spleen, est-ce une blessure secrète qui explique cette attirance pour les poèmes de la souffrance dans ses mélodies ? C'est une constante. Vingt ans après Recueillement, il mettra en musique le poème de Francis Jammes :

Du courage ? Mon âme éclate de douleur.

 

En ce qui concerne la sensualité, Baudelaire marque que c'est négatif  (6) :

Sous le fouet du Plaisir

On pense aux "paradis artificiels" etc. L'homme n'est pas libre (7) : la Fête servile. Cependant il domine son mal :

Ma Douleur, donne moi la main… (8)

Et surtout, il crée un texte, ici ce sonnet dont on peut, par exemple, souligner la musicalité. L'alternance des rimes masculines et féminines, ou ce s sourd /s/ que l'on entend au vers 10, puis 11 et 12 et qui se poursuit jusqu'à la fin linceul (13), douce (14), portant la séduction de la mort.

Le dernier vers, comme le souligne le verbe répété, c'est cette musique calme et fascinante.  

C'est là aussi que s'exerce la sensualité de Charles Bordes. Citons encore François-Paul Alibert : "il faisait rouler ses doigts l'un contre l'autre, avec une pure volupté, comme s'il eût éprouvé la musique par l'épiderme, à l'égal d'une chose vivante, d'une chose tangible." (op. cit. p. 15). Il voulait  continuer, jusqu'au bout. Baudelaire ne dit-il pas la même chose, avec cette impatience du créateur : tiens-toi plus tranquille (1).

 

Pour terminer, quelques remarques diverses.

- Comme on peut le voir sur la première page du manuscrit, Charles Bordes dédie cette mélodie "A mon ami Paul Poujaud".  Il lui dédie également les quatre mélodies du cycle Paysages tristes (1884-1886) et  Dansons la gigue (1890), sur des poèmes de Verlaine. Ultérieurement dans ce blog, dans un mois, dans un an, nous reviendrons sur ce personnage si important dans l'art français de la fin du 19e siècle et du début du 20e.

- Dès 1861, Baudelaire écrit : va cueillir des remords (7). Dans sa transcription du poème, telle qu'on la voit sur le manuscrit, mais aussi dans la mélodie (p.5, ci-dessous), Charles Bordes écrit : le remord. Comme pour accentuer le singulier il fait cette faute d'orthographe.

- Charles Bordes a écrit cette mélodie en août/septembre 1884.

Henri Duparc, ami proche de Charles Bordes (ce dernier lui dédie Le colloque sentimental en 1884), avait écrit des mélodies sur des poèmes de Baudelaire, notamment L'invitation au voyage (1870) ou La vie antérieure (1884). Le sonnet Recueillement a fait l'objet de sa dernière tentative d'écrire une mélodie. Il a détruit le résultat.

Claude Debussy incluera ce texte (IV) dans son cycle Les cinq poèmes de Baudelaire qui date de 1887-1890.

Il semble donc que Charles Bordes soit le premier à écrire sur Recueillement.


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