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22 octobre 2012 1 22 /10 /octobre /2012 21:47

Les enregistrements d'œuvres de Charles Bordes sont rares. Nous l'avons dit dans ce blog. Nous nous réjouissons de la sortie début septembre d'un CD chez Timpani intitulé "Charles Bordes,  mélodies - oeuvres pour piano".

CD mélodies CB, TimpaniCe ne sont pas toutes les mélodies. Sur le disque lui-même et sur la couverture au dos du boîtier, on apprend que ces mélodies (il y en a seize) sont sur des poèmes de Verlaine. Elles sont interprétées par Sophie Marin-Degor (soprano) et Jean-Sébastien Bou (baryton), accompagnés au piano par François-René Duchâble. Ce dernier avait accompagné Françoise Masset dans un mémorable concert donné salle Thélème à Tours le 8 novembre 2009, pour le centenaire de la mort de Charles Bordes.

François-René Duchâble ouvre le CD par le Caprice à cinq temps ; plus loin dans le CD, on entend les quatre Fantaisies rythmiques qui y sont disséminées. La notice du CD les présente correctement, après Bernard Molla qui y a consacré plusieurs pages (op.cit., Tome II, pp. 387-401).

Au dos du boîtier on lit "Les Œuvres pour piano", en anglais "Complete works for piano" ; ce n'est pas tout à fait vrai. Il y en d'autres, ainsi le Divertissement sur un thème béarnais, piano à 4 mains, il est vrai.

Cela dit, les œuvres présentées dans le CD sont admirables et admirablement interprétées.

Leur disposition, intercalées comme "interludes" avec les mélodies, ou bien "préludes" à ces mélodies est voulue par Michel Daudin, Directeur artistique de l'enregistrement. Certains y verront un contraste bienvenu, d'autres un contresens entre l'inspiration basque des pièces pianistiques et la musique des mélodies provoquée par la poésie de Verlaine, si loin du folklore basque. L'effet est curieux. Peut-être y a-t-il une explication. Le CD est ainsi construit comme un concert, mais un CD n'est pas un concert. Normalement les mélodies se défendent toutes seules. On peut le voir avec d'autres enregistrements, par exemple les mélodies d'Ernest Chausson chez… Timpani.

Sans doute aurait-il mieux valu consacrer un CD à la musique instrumentale de Charles Bordes. Outre le Caprice et les Fantaisies rythmiques, le Divertissement sur un thème béarnais déjà mentionné, il y a Trois danses béarnaises, (également à quatre mains), Euskal Herria, l'ouverture d'Erege Jan, le Divertissement pour trompette et orchestre, et bien sûr la Suite basque et la Rapsodie basque, déjà enregistrées ailleurs (à Prague et à Donostia). Voyez Bernard Molla, op. cit., Tome II, pp. 506-7.

En ce qui concerne les 16 mélodies du CD que nous écoutons, on est heureux de les trouver réunies. Si vous avez lu le billet Ecouter Verlaine, vous savez que 11 de ces mélodies ont déjà été enregistrées, mais seulement 9 (Suzanne Danco (1) et Jean-Paul Fouchécourt (6) dans le CD INA, Mariette Lentz (2) dans le CD Ambitus) sont aisément accessibles.

Comme le dit la notice du CD, citant Ruth L. White (Verlaine et les musiciens, 1992), la mélodie sur Green est introuvable. Cette mélodie, mentionnée par Bernard Molla (op. cit., p. 510) et par la Tribune de St Gervais en 1909, à la mort de Charles Bordes, sera-t-elle, un jour peut-être, retrouvée ? Un autre point est celui des rapports éventuels entre Verlaine et Charles Bordes. Selon la notice du CD, ils ne se connaissaient pas, contrairement à ce que pense Ruth L. White. C'est à la même conclusion que nous sommes arrivés dans ce blog en avril 2011.

Une "avant-première" du CD, proposée par Timpani au mois d'avril avec l'enregistrement de Spleen, nous a permis de parler du poème, de la mélodie et de son interprétation. Il est difficile ici, vu la richesse de la matière, de parler des autres œuvres. C'est un plaisir d'entendre ces mélodies.

Prenons par exemple La bonne chanson, jamais entendue auparavant ; parfois, à la lecture du texte, c'était comme un murmure. Le chant marque bien le sforzando sur la deuxième syllabe d'espoir (mesure 17) ou sur la deuxième syllabe de vainqueur (m. 42) et aussi le forte final, sur joie (m. 43 et 44) qui sonne comme un cri de triomphe.

Prenons aussi La ronde des prisonniers (brièvement car nous y reviendrons dans un autre billet), mélodie elle aussi originale, où piano et voix rendent bien la lassitude, l'accablement de ces hommes, jusqu'à l'acceptation de la fin ; on comprend par le fortissimo sur Me choierais-tu ? le ton "ironique" comme l'écrit Charles Bordes. De même la soumission totale, abjecte, de la dernière strophe, exprimée par un mezzo forte sur Rien faire est doux, est précédée, au cas où nous n'aurions pas compris, par ces mots, ajoutés sur la partition par Charles Bordes : "Pas un mot ou bien le cachot".

La dernière mélodie sur le CD est Dansons la gigue.  C'est un choix judicieux. Ce n'est pas la dernière écrite par Charles Bordes (elle date de 1890), mais elle est très complète, avec des sens multiples qui se dévoilent peu à peu, comme nous avons essayé de le montrer ici. Elle est d'ailleurs souvent interprétée en concert (à Tours, Françoise Masset en novembre 2009, François Le Roux pour le concert d'ouverture de l'Académie Francis Poulenc en août 2011).

Une conférence de Michel Daudin, le 19 octobre au Musée des Beaux Arts de Tours, a tenté de montrer le paysage de la mélodie française pendant la 2e moitié du 19e siècle. Le travail de Charles Bordes était présenté de façon chronologique et claire, illustré par de nombreux exemples tirés du CD, d'une sonorité admirable grâce aux ingénieurs du son qui avaient su utiliser la salle de Diane. Le problème c'est que seuls les poèmes de Verlaine étaient considérés. Or l'inspiration de Charles Bordes a été guidée par d'autres auteurs en commençant par Hugo (vers 1880) jusqu'à Louis Payen (en 1908), sans oublier Francis Jammes (en 1901). Il y a une vingtaine de ces mélodies. Nous espérons pouvoir les entendre (certaines sont à plusieurs voix) dans un autre CD, dont l'édition chez Timpani en 2013 a été promise.

Notre appréciation du CD est globalement positive. Mais il y a des points sur lesquels notre position est ambivalente.

Un point négatif est constitué par l'image que la couverture du CD nous propose. Ce tableau de Delphin Enjolras, n'a rien à voir avec Charles Bordes, rien à voir avec ses oeuvres pour piano et leur inspiration basque, raffinée et robuste à la fois, rien à voir avec Verlaine, sauf si on pense à Mathilde Mauté en "child wife". La poésie de Verlaine a une dimension autrement intéressante. Enjolras a peint beaucoup de jeunes femmes lisant une lettre, ou montrant leurs… charmes. Nausée garantie si vous allez sur Google image. Peut-être sera-t-il pardonné pour ses chromos publicitaires pour Lefèvre-Utile, comme cette jeune fille aux cymbales (voilà de la musique) en… 1909, ou certaines cartes-réclames portant ce méchant jeu de mots : "Avec tes petits Beurre LU, Tous tu nous enjoleras." Seul rapprochement possible, la date de naissance du peintre, 1865, en fait un contemporain de Charles Bordes.

Timpani aurait pu trouver autre chose. Un voisin de Charles Bordes rue de la Rochefoucauld peignait dans les mêmes années des œuvres mystérieuses. Allez donc passer un moment au Musée Gustave Moreau. C'est avec une étude abstraite de cet artiste, peinte entre 1880 et 1890, que nous terminons ce billet.

Moreau, Auguste, étude C

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