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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 20:49

Le nom de ce musicien est évidemment associé à celui de Charles Bordes. Il figure sur la photo

Schola, c. 1900, fondateurs

souvent reproduite (par exemple dans la thèse de Bernard Molla, Tome I, p.66) avec Vincent d'Indy (à droite) et Charles Bordes (à gauche) devant lui. Ce sont bien sûr les fondateurs de la Schola Cantorum, photographiés sur le perron de l'école, dans son local définitif, au 269 rue St Jacques, donc après 1900. La Schola Cantorum a été fondée en 1896, et Alexandre Guilmant en était dès le début. Il était présent à la réunion fondatrice du 6 juin 1894 (cf Bernard Molla, op. cit. p.67).

Alexandre Guilmant (1837-1911) était déjà très célèbre quand Charles Bordes l'a appelé à ses côtés.

Guilmant--portrait-dans-Wikipedia.jpg

Depuis 1871 il tenait les orgues de la Trinité à Paris. Sa carrière est marquée par de nombreuses tournées en France et à l'étranger, notamment aux Etats-Unis. Ce n'est pas le but de ce billet de parler en détail de sa carrière d'organiste, ni de son travail de compositeur et de son rôle comme enseignant. A la Schola Cantorum, il avait, outre ses fonctions de direction, la classe d'orgue. En cliquant ici vous lirez la notice de Wikipédia (elle contient sa fugue alla Haendel, op. 49 et renvoie à plusieurs pièces d'Alexandre Guilmant interprétées sur YouTube), et en cliquant , le site passionnant qui lui est consacré, tenu (en anglais) par Piet Bron aux Pays-Bas. Il contient de nombreuses photos et une discographie très riche.

Enfin vous lirez la notice très complète écrite en 1987 par Denis Havard de la Montagne pour Musica et Memoria. Nous lui empruntons la photo de Branger-Doyé où l'on voit Alexandre Guilmant au grand orgue du Trocadéro.

Guilmant--au-grand-orgue-du-Trocadero--musimem.jpg

Il y a joué pendant plus de vingt ans. On trouvera, dans les profondeurs du Palais de Chaillot, un monument bien caché qui lui rend hommage.

monument-Guilmant--5851-copie-1.JPG

Ce monument est l'œuvre de Paul Theunissen (1873-1931) ; il en a déjà été question dans ce blog. Il est intéressant de noter que ce sont des choristes que le sculpteur a choisis pour cet hommage :

monument-Guilmant--5846.JPG

Pouvait-on exprimer plus fortement le lien de Guilmant avec la Schola et l'aboutissement qu'elle représentait pour lui ?

Charles Bordes lui avait dédié en 1899 la mélodie La ronde des prisonniers écrite sur le poème de Verlaine. Pour le service funèbre consacré à Charles Bordes le 18 novembre 1909, Alexandre Guilmant joua une improvisation dont il a écrit par la suite les thèmes ; ce manuscrit est reproduit dans le numéro spécial de La Tribune de St Gervais consacré à Charles Bordes (p. 3) :

Guilmant--impro-CB--1909.gif

Le site musimem (Musica et Memoria) en propose l'audition dans l'interprétation du Dr Aurelio Genovese à la basilique des Saints Gervais et Protais de Rapallo ; cliquez d'abord ici, puis, une fois sur musimem, cliquez sur la flèche.

Deux ans plus tard la même Tribune publiait un numéro spécial à la mort d'Alexandre Guilmant. On le trouvera sur Gallica. En le lisant, on verra la richesse du personnage. Chrétien certes, comme Charles Bordes, mais comme Charles Bordes, d'abord musicien. Son art ne nous parvient pas masqué par l'idéologie.

Le frère du sculpteur du monument du Trocadéro, Corneille Theunissen (1863-1918), a lui-même modelé un buste d'Alexandre Guilmant (Salon de 1902, actuellement dans les collections du Château-Musée de Boulogne sur Mer).

Guilmant--buste-par-C.-Theunissen.jpg

Un lumineux portrait, par  lequel nous terminerons ce billet. Et vous écouterez sur YouTube le Scherzo Symphonique (opus 55). Il est joué par Clive Driskill-Smith sur l'orgue de la cathédrale Christ Church à Oxford.

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30 janvier 2012 1 30 /01 /janvier /2012 23:23

Un billet de ce blog l'a déjà trouvée, mais il n'y a pas que sur musicMe qu'on peut l'entendre. On la trouve intégralement sur Deezer mais il faut chercher "Vincent d'Indy".
Les quatre mouvements y sont, pas dans l'ordre toutefois.
On peut aussi chercher par le titre "Suite basque", mais c'est également assez compliqué car il y a d'autres pièces avec le même titre. Le dernier mouvement porte ici son titre : "IV. Pordon Dantza", alors que les autres mouvements sont indiqués "(A Vincent d'Indy)" ; il était le dédicataire de cet opus 6 de Charles Bordes. Deezer n'a pas vu le nom du véritable compositeur.
L'enregistrement est celui fait en 2007 par le Studio Domovina à Prague. Normal : il n'y en a qu'un. C'était une première mondiale. Nous l'avons mentionné ici. On entend Carlo Jans (flute) et le Quatuor Martinů (Lubomir Havlák et Irena Herajnová, violons, Jan Jiša, alto, Jitka Vlašánková, violoncelle). CD ArcoDiva, UP 0104-2 131.
La Suite Basque est analysée dans la thèse de Bernard Molla (Tome II, pp. 365-377), consultable en particulier à la Bibliothèque de Vouvray et sur le site des Journées Charles Bordes.
Les quatre mouvements sont les suivants :
I. Prélude   II. Intermezzo   III. Paysage   IV. Pordon Dantza
La suite, écrite en 1886, a été jouée pour la première fois Salle Pleyel par la Société Nationale le 21 janvier 1888. On trouvera quelques remarques plus précises sur l'œuvre dans le billet mentionné en premier, celui du 3 août 2011.

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30 décembre 2011 5 30 /12 /décembre /2011 19:02

Quelle émotion de lire ce dernier article écrit par Charles Bordes ! Il est publié dans Musica en novembre 1909 (n°86) et s'intitule La danse au pays basque. Nous lui empruntons quelques photos.

S'il fallait une preuve de l'intérêt que toute sa vie il a porté à la culture basque, depuis 1885 où il écoute Choriñoak kaiolan, la voici !

Bien que parlant de la danse, il n'oublie pas l'aspect musical et redit son admiration pour les "magnifiques et anciennes chansons" dans les traditions populaires basques. Plus loin, parlant de la Soule, il écrit : "C'est là aussi que se chanteront les plus anciennes et les plus belles chansons qui constituent peut-être le plus riche et le plus beau patrimoine musical qui soit."

Tout en soulignant le caractère "inné" de ces danses ethniques dont certaines, dit-il, "paraissent remonter à la plus haute antiquité", il ajoute d'une façon que certains ont pu juger contradictoire, "je croirais volontiers … que beaucoup sont d'importations artistiques issues de ballets de cour ou de théâtre et transportées de toutes pièces dans la tradition populaire".

Et logiquement, Charles Bordes réintroduit les danses folkloriques basques dans le ballet classique.  Cet aller-retour entre le traditionnel et le savant a été noté à propos de la musique. Dans la musique basque, Charles Bordes a trouvé des rythmes, des accords et une fluidité qui étaient aussi dans la musique liturgique, le chant grégorien en particulier (voir Charles Bordes et son œuvre de l'Abbé Bordachar, 1922).

La fin de l'article décrit sa présentation du premier acte d'Iphigénie en Tauride de Glück

Musica--86--Iphigenie.JPG

à Saint Jean de Luz puis à Tardets, avec un groupe de danseurs basques, notamment le fameux ballet des Scythes.

Le musicien qu'il est sait analyser techniquement la danse. La "danse du verre", sans doute traditionnelle doit aussi sa subtilité à la "danse d'art" à laquelle elle est "empruntée".

Il n'échappe pas au lecteur l'admiration de Charles Bordes pour ces danseurs :

Musica--86--Tardets.JPG

"Pour le spectateur bénévole, qu'il lui suffise, pour sa joie intime, de savourer la grâce exquise de ce cercle de jeunes gens, beaux pour la plupart et souples comme des chats." Il est très attentif aux vêtements, notant que le costume traditionnel des danseurs ne les avantage pas, "les jambes engoncées dans de gros bas de cotonnade à côtes qui, enlevant toute ligne à la jambe, semblent vraiment échappés d'une grotesque mascarade." Il note que le costume n'est pas vraiment authentique : "leur costume traditionnel et d'apparat qui ne semble pas remonter plus loin que le Premier Empire". Il préconise une réforme et nous livre son rêve d'une grâce retrouvée : "combien ils seraient plus jolis à voir en culottes courtes ou même en pantalons longs mais blancs avec la simple petite veste du pays si légère et si avenante qui a le rare mérite de laisser les jambes totalement à découvert et d'être faite pour la danse."

Ici on semble entendre l'air geordie et l'évocation de Johnny,

sae leish, sae blithe, sae bonny.

Comme il l'a fait pour le chant, il veut faire renaître "la danse masculine au théâtre" en créant "en plein pays basque", "une école de danse pour enfants et jeunes garçons."

Cet art a un caractère sacré, et Charles Bordes, en 1909, lui, le rénovateur de la musique liturgique, n'hésite pas à écrire : "Il est regrettable de constater que le plus grand ennemi de la danse du pays basque est le clergé, et ce encore de nos jours, aussi bien en France qu'en Espagne."

C'est un Charles Bordes complexe, qui confesse avec naturel ce qui doit venir en premier, cette "joie intime".

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26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 17:35

 

Depuis quelques semaines, la thèse de Bernard Molla, "Charles Bordes, pionnier du renouveau musical français entre 1890 et 1909", soutenue à l'Université de Lyon 2 en novembre 1985, est téléchargeable sur le site internet des Journées Charles Bordes. Ce site figure parmi nos liens, à droite de la page de lecture, depuis l'ouverture de ce blog en février 2011. Comme on peut le voir, c'est l'exemplaire de la Bibliothèque Municipale de Vouvray qui est utilisé. La BMV l'a prêté au Centre d'Etudes Supérieures de la Renaissance (CESR) pour numérisation.

Ce billet contiendra principalement des éléments techniques.

Le téléchargement des trois tomes de la thèse est long. L'ordinateur que nous utilisons n'est peut-être pas le plus rapide, mais il n'est pas le plus lent non plus ; il faut compter environ vingt minutes. Il y a 869 pages en tout. La consultation en est difficile : il faut savoir où l'on va. Les pages se répartissent ainsi :

Tome 1, 278 pages, soit 15 Mo  ;

Tome 2, 271 pages, de 279 à 549, soit 13,7 Mo ;

Tome 3, 320 pages, soit 22,3 Mo.

A la fin du Tome 2, de la page 524 à la page 542, on trouvera un très utile index des noms propres cités. A la suite, de la page 543 à la page 549, on consultera l'indispensable table des matières. Il est ainsi possible de se rendre aux pages indiquées.

Dans le blog, nous faisons souvent référence à la thèse de Bernard Molla. A l'avenir, nous veillerons à la plus grande précision et en particulier nous indiquerons le tome concerné.

Les lecteurs intéressés trouveront un tableau très clair (Tome 1, pp. 180-219) sur les voyages de propagande de Charles Bordes. Il se termine (p. 219) par une carte de France qui recense les lieux visités par Charles Bordes : c'est impressionnant.

La présence de Charles Bordes à Montpellier est analysée dans le Tome 1, pp. 223-278.

L'importance du grégorien est analysée dans le Tome 2, pp. 280-327.

L'influence de la musique basque et l'inspiration basque sont étudiées Tome 2, pp. 353-422 ; en particulier l'opéra inachevé Les Trois Vagues est analysé en détail pp. 402-422.

Une annexe importante de la thèse est constituée par le Tome 3 où Bernard Molla donne à lire la correspondance de Charles Bordes. Le travail de déchiffrage et de transcription sur les lettres examinées est considérable. On mesure la forte dimension humaine de cette correspondance ; nous sommes témoins de l'activité débordante du pater : la musique est toute sa vie. On lira avec indulgence les poèmes qu'il écrivait à l'âge de 18 ans (Tome 3, pp. 46-49) et qu'il envoyait à son ami Julien Chappée. Ce volume est un outil de travail très utile. On pourra se reporter aux tableaux très clairs qui récapitulent l'essentiel des lettres, ainsi qu'aux index des noms cités :

pp. 160-185, BN ;

pp. 270-284, Solesmes ;

pp. 300-303, Maurice Emmanuel ;

pp. 316-319, Archives de Montpellier.

Nous n'avons rien dit, ce n'était pas notre but, de la musique populaire, ni de la "musique française", ni des mélodies. La table des matières, à la fin du Tome 2, nous guidera.

Pour terminer, nous voudrions donner une image trouvée Tome 2, p. 471. Sur une feuille de l'Exposition Universelle de 1900, Charles Bordes a recopié la mélodie écrite en 1886 sur un des poèmes les plus célèbres de Verlaine.

Chanson-d-automne--ms.jpg

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 20:22

 

En visitant "La splendeur des Camondo" au Musée d'art et d'histoire du Judaïsme à Paris (6 novembre 2009 – 7 mars 2010), on trouvait, vers la fin, au détour d'une galerie, une grande photo bleutée qui occupait tout un mur ; extraite de la revue Musica de janvier 1904, elle montrait la foule des notables du tout-Paris musical de l'époque, Vincent d'Indy, Massenet, Isaac de Camondo, etc. et… Charles Bordes. Le nom de ces personnes est indiqué sur la double page de la revue ; il n'y a pas de doute.

Musica--16--janv-1904--le-jury.JPG

C'est l'assemblée générale plénière du jury pour le Tournoi international Musica, le 6 novembre 2003. On apprend que Charles Bordes faisait partie du jury pour le Concours n°4 (Chant religieux avec accompagnement d'orgue). A droite sur la photo, il paraît seul dans la foule, mais visiblement heureux de contribuer à la vie de la musique.

L'exposition du Musée d'art et d'histoire du Judaïsme montrait une coïncidence intéressante. Tout près de la photo du jury du Tournoi Musica, on pouvait voir les manuscrits de mélodies qu'Isaac de Camondo, cet "impressionniste musical", avait composées : Au bord d'un ruisseau, Ile bleue, Ravissement, Roses fanées. L'auteur des poèmes ? Maurice Bouchor. Charles Bordes lui aussi partageait cette communion poétique.

Mais revenons à la revue Musica. Elle permet de mieux connaître la vie musicale au début du 20e siècle. C'est facile. Cliquez ici. Vous êtes sur le site de l'INHA (Institut National d'Histoire de l'Art). On vous propose l'intégralité de la revue, parue d'octobre 1902 à août 1914.

Ce n'est pas un périodique pour spécialiste. La revue s'adresse au mélomane éclairé. On choisit un numéro, on clique sur la couverture puis sur les flèches en haut et à droite pour feuilleter en avant ou en arrière. Dès que vous vous arrêtez sur un article, une loupe rectangulaire apparaît et vous permet de lire confortablement. On peut mettre en mémoire un article intéressant ou l'imprimer. La revue Musica est abondamment illustrée et c'est un vrai plaisir de la feuilleter.

Regardez ces publicités (pardon, réclames) venues d'ailleurs ("le passé", écrit L.P. Hartley dans The go-between, "est un autre pays").

Musica--16--reclames.JPG

On y vend des corsets, du dentifrice, des cafetières, des montres, du chocolat, des postiches ou des dents inusables et montrables. On vous propose de l'huile "infaillible", et je ne puis résister à vous inviter à lire la notice sur la "Pommade Philocome Veloutée" et les promesses qu'elle contient : "Plus de duperie ! Plus d'espoir déçu !" Comme l'homme suriné par des apaches, on ne peut que déplorer l'absurdité de la vie : "Mourir bêtement d'un coup de couteau, quand j'avais, avec les Pastilles Géraudel, de quoi vivre 50 ans encore !"

On propose des leçons de musique et on vend des mandolines, des pianos etc. Voyez la page ci-dessous ou on entend presque les notes :

Musica--15--dec-1903--pub-gramophone.JPG

La revue tient le lecteur au courant de l'actualité musicale de ce début du 20e siècle. Les compositeurs, les interprètes sont tous là. Les œuvres sont analysées en détail, même si quelquefois il y a des dérapages ; ainsi la Marche Funèbre de Chopin, bien étudiée, s'accompagne de photos de Mme Magdeleine qui se livre à "l'extase musicale" et  "sous l'influence du magnétisme, traduit la musique en gestes et en poses pathétiques" (n° 17, février 1904). Plus sérieusement on montre, photos à l'appui, les positions du pianiste (n° 1), du violoniste (n° 3), comment tenir un violoncelle et un archet (n° 11), ou tout autre instrument.

Charles Bordes apparaît quelquefois, dans des images ou des textes. Comme dans la page citée plus haut (n° 16) ou dans l'article sur le concert à Fontainebleau (n°24, septembre 1904) utilisé dans le précédent billet de ce blog. Plusieurs photos, dont la couverture de la revue, nous font revivre cette journée. On voit Charles Bordes, dans une photo rarement publiée, dirigeant les chanteurs de Saint Gervais. Son dernier article, sur les danseurs basques, paraît dans le n° 86 de novembre 1909… Nous aurons l'occasion d'en reparler.

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 11:26

 

Sur la couverture de Musica n° 24 de septembre 1904,

choristes--a--Musica-24.JPG

nous voyons Charles Bordes et quelques choristes attendant devant l'orangerie du château de Fontainebleau. Il s'agit d'un concert de musique de la Renaissance donné par les Chanteurs de St Gervais le 28 juillet 1904.

choristes--b--Musica-24.JPG

Le long article de Félicien Grétry décrit ce travail. Les choristes ont présenté deux programmes : musique sacrée dans la chapelle haute de St Saturnin, musique profane dans la galerie Henri II.

choristes-c--Musica-24.JPG

Les concerts avaient un but philanthropique car, sous l'égide de la Croix-Rouge, une partie des bénéfices devaient aller aux victimes de la guerre russo-japonaise.

Les noms de quelques contributeurs sont mentionnés ; c'est le monde de Proust : la baronne de Baye, la comtesse Maurice de Cossé-Brissac, la générale baronne Kirgener de Planta etc… et même il ne manque pas la comtesse Louis de Montesquiou. "Ce fut d'un charme inoubliable", nous dit-on, "où les grâces ressuscitées du passé faisaient un contraste émouvant avec les élégances modernes dont se composait l'auditoire". 

L'article souligne la qualité musicale, il parle de "piété esthétique", intéressante expression qui fait ressortir le caractère spirituel de l'œuvre d'art, qu'elle soit religieuse ou pas. La perfection de la musique ancienne est "propre à émouvoir ceux qui ne recherchent que la joie harmonieuse de leurs sens".

choristes-d--Musica-24.JPG

Le lien entre cette musique savante et la musique populaire est souligné. Ce fut, nous le savons, l'objet de l'étude de Charles Bordes. L'auteur de l'article dit clairement que la musique savante s'adresse aussi au peuple : "elle porte en soi la solution de la véritable musique populaire." Mais il voit bien la contradiction, cette différence à caractère social entre les auditeurs de Fontainebleau et ceux qui doivent aussi l'écouter. Voici comment Félicien Grétry termine l'article : "Et si ces pensées ont pu vous être suggérées l'autre jour au milieu de belles toilettes quelque peu rigides et empesées, c'est que, dans un coin, à l'ombre d'un pilier complaisant, quelque petit paysan écoutait, la bouche entr'ouverte, les yeux pleins de joie, les rythmes allègres, les entrelacs lumineux des : Allons gay gay bergères de Costeley ou les grâces piquantes de Joli-jeu de Clément Jannequin."

On peut trouver maladroite et condescendante cette opposition, mais ne montre-t-elle pas la voie que Charles Bordes a voulu ouvrir, loin de l'élite, celle d'un art pour tous ? Sur le plan social, c'est le paradoxe et la difficulté de Charles Bordes. Cette "élite", souvent traditionaliste, il la côtoyait sans cesse, à la Schola ou au cours de ses concerts, comme le montre bien l'article de Félicien Grétry. C'était le prix à payer pour que vive la musique.

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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 23:17

 

L'encyclopédie du Centre International de la Mélodie Française montre que les poèmes de Francis Jammes ont souvent été utilisés, par de nombreux musiciens, comme Raymond Bonheur, avant Charles Bordes (c'est un des premiers), ou Pierre de Bréville, après, sans oublier Arthur Honneger, André Jolivet, Darius Milhaud ou Georges Brassens.

Quatre mélodies ont été composées par Charles Bordes. Elles ont été écrites à Guétary en août 1901 où il passait l'été. Les quatre poèmes ont été écrits en 1897 et  publiés en 1898 au Mercure de France dans De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, "son premier vrai recueil poétique" d'après la notice de Wikipédia ; ils sont  dédiés à Stéphane Mallarmé.

Jammes--Francis-par-Jean-Veber--1898.jpg

(Ce portrait, par Jean Veber, date de 1898)

La religion évoquée par le poète est une religion "ordinaire", "banale" presque. C'est plus tard, après 1905, date de sa "conversion", que Francis Jammes trouvera un refuge dans une religion vécue tous les instants.

Si Verlaine est le grand poète qui inspire les mélodies de Charles Bordes, Francis Jammes est l'autre. Charles Bordes ne pouvait qu'être sensible à son lien avec le Pays basque ; Jammes habitait à Orthez, en Béarn, à 70 kilomètres de Guétary  (plus tard, après 1919, il vivra à Hasparren). Ce lien, Charles Bordes le partageait, n'était-il pas un "Basque d'adoption" ? Le choix qu'il fait parmi les poèmes est révélateur d'une personnalité complexe, moins "lisse" qu'on a l'habitude de le dire. Les quatre dédicataires des mélodies sont liés à la Schola cantorum ; ils constituaient le quatuor vocal que Bordes y avait créé : Joly de La Mare, Marie de la Rouvière, Jean David et Albert Gébelin. On peut trouver ces quatre mélodies, dans l'ordre qui suit, dans le recueil Dix-neuf œuvres vocales, (édition de  Pierre de Bréville), Paris : Rouart, Lerolle & Cie, 1914.

 

La paix est dans le bois silencieux ; cette mélodie a été créée le 5 avril 1902 à Paris, salle Pleyel, par Joly de La Mare à qui elle est dédiée. La mélodie a été étudiée au cours de l'Académie Francis Poulenc 2011 et était chantée (Álvaro Vallés, baryton, Masumi Fukaya, piano) au Concert de clôture à Noizay le 26 août 2011. Le premier vers annonce l'apaisement. Certes

la vie,

dans ce silence, était magnifique, tendre et grave.

comme le dit la deuxième strophe. Cependant la souffrance est constante : 

je faisais moins de cas de ma douleur

et la paix est un déficit :

[je] laissais / la résignation calmer tristement mon âme

et c'est par une renonciation que l'état d'apaisement est obtenu :

j’ai laissé tomber ma pensée.

 

Oh ! ce parfum d’enfance ; mélodie dédiée à Jean David. Ce poème et la mélodie sont analysés par Caroline Vivès ( dans Le vers libre dans tous ses états. Histoire et poétique d'une forme (1886-1914), sous la direction de Catherine Boschian-Campaner, Paris : L'Harmattan, 2009, pp. 233-237). La thématique du poème où le mot parfum revient sept fois dont trois fois dans sa conclusion, est mise en valeur par le musicien. Devant un texte en "vers libérés", il structure sa mélodie en trois parties. Cette apparente infidélité formelle a pour but un respect total du poème. Charles Bordes l'a très bien lu. Avec la mélodie, nous en avons "une réénonciation".

 

La poussière des tamis chante au soleil ; mélodie dédiée à Marie de la Rouvière. Une note de Bernard Molla sur la mélodie écrite à partir de Paysages tristes de Verlaine (p. 465) ajoute : "La souple mélodie debussyste se retrouve de façon encore plus évidente dans La poussière des tamis, une des plus belles pages de Bordes."

Il existe actuellement de cette mélodie un enregisrement rare dans le CD édité par l'Association Francis Jammes, Maison Chrestia, 64300 Orthez. On peut se le procurer. Il a été réalisé par Radio France Pau Béarn en 1992 et la mélodie est chantée par Philippe Pistole (ténor) avec Anne Cleary au piano.

 

Du courage ? mon âme éclate de douleur. Mélodie dédiée à Albert Gébelin (basse). On voit par sa tessiture que l'œuvre est pour une voix grave.

 

Du courage ? Mon âme éclate de douleur.
Cette vie me déchire. Je ne puis plus pleurer.
Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il, qu'y a-t-il, dans mon cœur ?
Il est silencieux, terrible et déchiré.

Pourtant qu'avais-je fait que de fumer ma pipe

devant les doux enfants qui jouaient dans la rue ?
Un serrement affreux me casse la poitrine
Je ne puis plus railler… C'est trop noir, trop aigu.

O toi que j'ai aimée, conduis-moi par la main
vers ce que les hommes ont appelé la mort,
et laisse, à tout jamais, sur le mortel chemin,
ton sourire clair comme un ciel d'azur dans l'eau.

L'espoir n'existe plus. C'était un mot d'enfance
Souviens-toi de ta triste enfance et des oiseaux

qui te faisaient pleurer, tristes dans les barreaux

de la cage où ils piaillaient de souffrance.

Aimer. Aimer. Aimer. Abîmez-moi encore.
Je crève de pitié. C'est plus fort que la vie.
Je voudrais pleurer seul comme une mère douce
Qui essuie avec son châle la tombe de son fils.

 

Le poème exprime un trouble intense. On a pu lire que c'est la douleur physique que Francis Jammes puis Charles Bordes expriment. Il est évident que pour Francis Jammes il s'agit de souffrance morale :

Cette vie me déchire. Je ne puis plus pleurer.
Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il, qu'y a-t-il, dans mon cœur ?
Il est silencieux, terrible et déchiré.

Le constat paraît insurmontable  : "L'espoir n'existe plus".  Le remède est difficile à trouver. "Un mot d'enfance" ? L'expression nous renvoie au deuxième poème du cycle mélodique et à l'aide que la religion peut apporter, au moins dans son aspect doloriste ("le mortel chemin", "la tombe de son fils") et la résignation. On n'oubliera pas, chez Jammes, cette contradiction au cœur de la religion, notamment entre le sexe (visions récurrentes de jeunes filles nues) et les commandements de la religion, même apaisée, même idyllique. (On lira sur cette "peur du péché" ce qu'en écrit Michel Volkovitch.)

Dans son livre "…exprimer l'inexprimable…" Essai sur la mélodie française (Amsterdam, 1996), Marius Flothuis écrit : "On observe aussi que ce texte revêt un caractère très personnel de confession, qui concerne tout d'abord le poète." Qu'en est-il de Charles Bordes ? Il était, certes, malade, et la souffrance physique est présente. Il ne s'économisait pas ; sa correspondance (transcrite par Bernard Molla dans sa thèse) montre qu'il s'alitait quand il n'en pouvait plus. Il souffrait de diverses intoxications alimentaires et surtout de ses "jambes phlébitiques". Le plus grand mal vient plus tard, après les mélodies dont nous parlons qui datent de 1901. C'est en décembre 1903, à Strasbourg, que Charles Bordes a eu son attaque d'hémiplégie (Bernard Molla, tome 2, p. 484), après laquelle il est allé dans le midi chercher le soleil et qui l'a laissé diminué : on pensera ici au témoignage de Jean-François Alibert qui le montre jouant Monteverdi d'une seule main. Mais en 1901 ? La douleur est morale. Nous connaissons mal les vrais problèmes. On peut supposer que Charles Bordes, si exigeant, jugeait insuffisante et imparfaite son action musicale, et pourtant il faisait beaucoup. C'est autre chose aussi. C'est le pécheur qui parle. Il se sentait coupable. On lira dans ce blog l'analyse de Dansons la gigue de Verlaine.

Là aussi nous resterons dans le flou, mais supposerons l'antagonisme  entre l'étroitesse de la morale religieuse et les pulsions de l'individu. Et sans invoquer la loi religieuse et le sens du péché, plus généralement, ce moment de dépression qui frappe l'homme d'action est intensément émouvant. Cela dit, si Francis Jammes se résigne, c'est dans l'action que Charles Bordes trouve sa justification ; les années après 1901 ont été très riches de ce point de vue.

 

Les quatre poèmes de Francis Jammes, devenus des mélodies, sont présentés dans l'ordre indiqué. C'est une progression curieuse car l'apaisement n'en est pas le terme. Il vient avant la fin, dans le deuxième poème, avec cette vision de calme et d'harmonie : "Oh ! ce parfum d’enfance". Charles Bordes termine le cycle par le désespoir et s'il y a apaisement, il est ambigu.

Caroline Vivès signale que les quatre mélodies ont été chantées le 12 mars 1907 à Pau à l'occasion d'une conférence donnée par Jammes intitulée " Les jeunes filles et les fleurs".

 

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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 23:31

 

Charles Bordes, mort à Toulon le 9 novembre 1909, repose au cimetière de Vouvray où son corps a été transféré en janvier 1910. Dans l'enclos Bonjean/ Bordes, situé au centre du cimetière, à droite, près de la croix centrale, une petite plaque horizontale, peu lisible, indique son nom et celui de son frère Lambert, mort en 1897.

tombe--autre-pierre--2811-JPG

Une palme en métal porte des mots gravés en tout petit indiquant ce qu'il a fait, avec en tout premier le mot "compositeur".

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Le cimetière de Vouvray n'est pas le Père Lachaise, mais enfin, pour un village d'un peu plus de 3000 habitants, que de personnalités y reposent ! Sur Internet, un site, " Cimetières de France et d'ailleurs", relève les tombes célèbres. Les photos ont été faites sous la pluie en décembre 2010 ; on y voit, bien sûr, l'enclos Bonjean/Bordes, avec la colonne brisée sur un socle carré.

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On remarque sur le document un espace tout blanc dans le gravillon, ailleurs gris foncé. Les lignes qui suivent expliquent le mystère. Si les gravillons sont blancs à cet endroit, c'est que pendant plusieurs années ils ont été protégés par une plaque qui se trouvait là, sur le côté nord de la tombe. Elle n'y est plus. La plaque qui occupait cet endroit a disparu en septembre 2010 (une visite fin août n'avait rien montré d'anormal), quelques jours avant la visite commentée de la Journée du Patrimoine, sous l'égide du Pays de Loire-Touraine. Personne ne sait ce qui s'est passé, ni la famille, prévenue, ni la Mairie. Il n'y a pas eu d'inhumation dans cette tombe depuis… 1910. La pierre n'avait pas de valeur financière, mais une grande valeur pour ce qui est de l'Histoire. Elle était aussi directement en rapport avec Charles Bordes et sa vision poétique et musicale du monde. Cette plaque était brisée en plusieurs morceaux, et selon l'éclairage on pouvait y déchiffrer un texte particulièrement émouvant. Le texte que je connais est incomplet ; il faudrait continuer. C'est désormais impossible, Voici pour l'essentiel ce que j'écrivais en novembre 2009, après de nombreuses visites.

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L'inspiration et la lumière changeantes aidant, on parvient à reconstituer le destin de Jeannette ; c'est le prénom qu'on peut lire. Quant au nom, il est rendu illisible par de multiples cassures. La fin est plus nette. Cette pierre brisée est aussi un témoignage sur Charles Bordes et sa famille.
Jeannette les a servi pendant 50 ans ; en marque de reconnaissance, les  Bonjean-Bordes ont acheté une concession et fait graver cette plaque.
Je lis 1880 comme date de son décès, mais je dois me tromper. Le registre d'état-civil (je lis aussi qu'elle serait morte à Vouvray), pour cette année-là, ne connaît pas de Jeannette. Peut-être ce nom n'était-il qu'un nom d'usage, ce qui était fréquent à l'époque. De plus savants en épigraphie et généalogie élucideront le mystère.
La Bellangerie, frappée par le phylloxéra après la mort de Frédéric Bordes, avait été vendue en 1879, sa valeur très diminuée. On sait que Charles Bordes dut rapidement aller travailler à la Caisse des Dépôts et Consignations pour vivre et financer ses études musicales.
Cette coïncidence entre la fin de la Bellangerie, le départ de Vouvray et la mort de Jeannette a quelque chose de particulièrement bouleversant. Mais peut-être je me trompe sur la date.
Il n'est pas rare que les familles bourgeoises de cette époque veillent sur la sépulture de leurs vieux serviteurs. Voici cette pierre, qui nous parle directement :

Ici repose / Jeannette  …nol / … à Vouvray le … … 1880 / … Dieu pour elle / Famille Bordes-Bonjean / Son  … de 50 années / … dévouement … qui elle / a acquis cette concession et a fait graver cette pierre / à la Mémoire de cette fidèle servante.

On pense bien sûr aussitôt à "la servante au grand cœur". Charles Bordes était lecteur de Baudelaire ; nous le savons grâce à Bernard Molla qui cite dans sa thèse (vol. 3, p. 30) cette lettre où Bordes parle d'une mélodie en cours sur un sonnet du poète. Elle reste inédite. Mais nous connaissons  "O mes morts tristement nombreux…", le poème de Verlaine sur lequel Bordes, en 1903, a mis sa musique. C'est le dernier texte du poète sur lequel il a travaillé.
La voix du poète, celle du musicien, sont indissociables :
                    Ô mes morts, voyez que déjà
                    Il se fait temps qu'aussi je meure.
Charles Bordes est frappé par la maladie ; il a une attaque d'hémiplégie en décembre 1903 ; Alibert (Charles Bordes à Maguelonnne, 1926, pp. 17-18) le décrit : "Il faut… l'avoir entendu jouer au piano, de sa seule main valide, et comme par effleurement…" Il se réfugie à Montpellier mais voit bien ce qui est devant lui :
                    Aplanissez-moi le chemin,
                    Venez me prendre par la main.

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 17:05

 

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Voici, dans les réserves du Musée des Beaux-Arts de Tours, le plâtre préparatoire au monument à Charles Bordes qui se trouve sur le mur sud de l'église de Vouvray. Sa taille est de 1,45 m de haut, 1,05 m de large. La sculpture définitive a la même taille. Il a été donné au Musée par le sculpteur en 1930.

Si nous comparons la pierre et le plâtre dans le monument à Charles Bordes, les chanteurs, dans l'oeuvre définitive, paraissent moins dociles, plus envahis par ce qu'ils chantent, par leur sérieux, leur concentration et pour le chanteur du centre par l'expression de la douleur. Certes il y a une grande fidélité du plâtre à la pierre, mais le sculpteur a su montrer comment la musique pouvait envahir l'être tout entier, le posséder tout en le libérant.

Le sculpteur, c'est Médéric Bruno.  Né à Azay-le-Rideau en 1887, il est mort à Tours en 1958 ; il vivait à Tours, rue de la Tour d'Auvergne, dans un quartier aujourd'hui disparu, là où il y a le Centre administratif. Élève d'Henri Varenne aux Beaux-Arts de Tours, il a travaillé sous la direction de François Sicard puis de Rodin. Il figure dans le Bénézit pour une 2e médaille au Prix de Rome. Il a exposé au Salon des Artistes français et à plusieurs salons tourangeaux. A partir de 1922, il était professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Tours. Jean-Bernard Sandler rapporte une anecdote qu'il racontait à ses élèves. Les assistants qui travaillaient à l'atelier de Rodin faisaient une esquisse grossière en terre, volontairement gauche. Elle était retouchée par le Maître, et vendue comme un "Rodin" aux Américains de Paris…

 

Les choristes

L'analyse du monument a commencé dans un précédent billet. C'est évidemment le fondateur de la Schola Cantorum qui est honoré par le monument. Les visages des chanteurs

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expriment les sentiments divers, souvent douloureux, que la musique fait naître.  Le grégorien y est pour quelque chose, bien que la joie ne soit pas absente comme le montre l'interprétation de l'antiphonaire. Il y a aussi la proximité de la "Pierre d'attente des morts" dont le rôle, pour les croyants, est d'insister sur cette dualité douleur/espérance. Enfin nous n'oublions pas que cette douleur était vécue par Charles Bordes lui-même, dans son corps sans doute quand le mal s'est déclenché en décembre 1903, mais aussi dans son esprit. Son choix, en 1901, pour une mélodie du poème de Francis Jammes "Du courage ? mon âme éclate de douleur", montre bien cette souffrance.

On sera particulièrement sensible au dessin

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de Jos Jullien dans le livre (p.23) de François-Paul Alibert, "Charles Bordes à Maguelonne" (1926). Curieusement, la Schola, même celle de Montpellier, n'est pas évoquée dans ce chapitre. Ce sont cependant ses chanteurs qui représentent la musique. Alibert montre Charles Bordes auditeur ou chef d'orchestre pour qui "nulle forme de musique, ni même d'humanité, (…) n'était étrangère" (p.33).

Une métaphore identique est proposée dans le monument de Paul Theunissen à Alexandre Guilmant

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dans le sous-sol du Palais de Chaillot. Guilmant, co-fondateur de la Schola Cantorum avec Charles Bordes et Vincent d'Indy, jouait sur l'orgue du Trocadéro. Il était d'abord organiste. Ce sont pourtant les chanteurs que Theunissen a choisi de représenter.

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La sculpture n'est pas datée. On peut la considérer contemporaine du monument de Vouvray. Sept chanteurs ici, sérieux et douloureux. Il est intéressant de comparer avec le monument de Vouvray, que l'on peut considérer plus sobre et efficace.

 

Autres œuvres de Bruno.

En plus du monument à Charles Bordes, trois autres sculptures de lui sont visibles dans des lieux publics en Touraine.

Le monument aux morts de Luzillé (département d'Indre-et-Loire, près de Bléré), inauguré le 21 octobre 1923 (le monument de Vouvray a été inauguré la même année, le 17 juin).

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Une femme représentant la République, coiffée du bonnet phrygien. Elle porte un vêtement ample et simple, avec peu de plis. Par la forme, des vêtements surtout, il y a des similitudes avec le monument de Vouvray, mais l'impression qui s'en dégage est différente : c'est un monument aux morts de la guerre, mais il y a un calme paisible, pas de douleur comme à Vouvray.

Le monument aux morts de Saint-Christophe-sur-le-Nais (au nord du département d'Indre-et-Loire, près de St Paterne-Racan) est très différent.

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Nous le voyons ici sur une carte postale ancienne. Un soldat décidé barre le chemin avec son fusil horizontal, accompagné de la phrase : "On ne passe pas", gravée au-dessous. Le fusil et l'uniforme du poilu sont sculptés avec réalisme et précision. C'est un monument aux morts classique, avec une dose de vaillance et de fermeté qu'apportent l'attitude du soldat et la devise. Le texte souligne la détermination du soldat ; ce n'est pas le fusil qui tuera. L'ennemi, "on", ce n'est pas l'homme en face, mais tout un système politique qui régit une nation.

Le monument aux céramistes tourangeaux, situé dans les jardins Mirabeau à Tours, juste derrière le Conservatoire de Musique.

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Il s'agit d'une œuvre très originale et marquée par l'esthétique des années 30 (il date de 1934). Il y a une colonne de section carrée, haute d'environ 3 mètres, sur une base octogonale et surmontée aux angles des têtes de céramistes du 19e siècle : Avisseau, Landais etc… Des inscriptions viennent rappeler le but du monument. Il est extrêmement détérioré ; le calcaire dont il est fait a mal résisté aux intempéries. C'est une sculpture étrange qui mélange la géométrie de l'ensemble à un réalisme discret. Le sujet ne peut nous surprendre : Médéric Bruno s'est intéressé à la céramique et il a travaillé en 1930 avec le céramiste Marius Fourmont.

 

Œuvres au Musée des Beaux-Arts de Tours. 

Aucune n'est actuellement exposée. Plusieurs plâtres sont dans les réserves, en plus des chanteurs vouvrillons.

On peut signaler d'abord un moulage de la tête et du torse d'un Chasseur des temps primitifs, fragments de l'œuvre d'origine, non localisée (1913).  La photo ci-dessous montre cette sculpture complète lors d'une exposition (lieu et date inconnus, document communiqué par le Musée des Beaux Arts de Tours).

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C'est une œuvre de jeunesse. Mais la brutalité du chasseur est comme résignée. Pas de glorification : l'homme obéit à une nécessité.

On remarquera ensuite, un Premier chagrin.

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L'œuvre date de 1920 (hauteur 1,05 m). Le plâtre est lissé, ce qui donne un aspect achevé à la sculpture. C'est pour sa poupée brisée que la petite fille pleure. Certains trouveront mièvre le désespoir d'un enfant. Ce n'est pas le cas. Avec retenue, Médéric Bruno montre le caractère pathétique de notre condition.  Calme et dignité devant la douleur, on voit ces sentiments dans les sculptures de cette époque, en particulier le monument de Vouvray.

Il y a aussi dans les réserves une maquette de petite taille pour un monument aux Avisseau, avec les portaits des céramistes dans des médaillons ovales. Par la suite, dans les années 30, on voit l'intérêt que Bruno porte à la céramique. C'est à cette époque qu'il réfléchit au monument du Jardin Mirabeau.

Surtout, nous trouvons dans les réserves cette petite terre cuite émaillée intitulée La porteuse de pain, céramique exposée au Salon des Beaux-Arts de la Grande semaine à Tours en 1930.

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Avec son engobe métallisé, cette œuvre évoque le bronze. La petite fille a un peu grandi. Elle accomplit sa tâche avec sérieux. C'est notre lot. Médéric Bruno dit avec sobriété la condition humaine.

 

(Je voudrais terminer ce billet en soulignant qu'il a bénéficié de sources diverses, ici mises en regard. D'abord l'entrée sur Médéric Bruno dans le Dictionnaire Bénézit. Ensuite, l'article de Jean-Bernard Sandler "Richesse artistique de la Touraine au XXe siècle" dans le Tome XIII (2000) des Mémoires de l'Académie de Touraine. Merci à ceux qui m'ont aidé. Merci à la Secrétaire de la mairie d'Azay-le-Rideau, si efficace et aimable. Merci à M. Lionel Royer de Saint-Christophe-sur-le-Nais. Merci à Mme Catherine Pimbert, chargée des collections au Musée des Beaux-Arts de Tours qui m'a envoyé de bouleversantes photos du plâtre et à M. Philippe Le Leyzour, Directeur du Musée, pour des documents qui complètent mon information sur Médéric Bruno. Les photos des œuvres qui sont dans les réserves sont copyright Musée des Beaux Arts de Tours. Je n'ai pas su trouver de descendant du sculpteur, ayant pourtant beaucoup téléphoné à tous les Bruno du département ; ils ont appris avec surprise qu'ils avaient peut-être un artiste parmi leurs ascendants. Merci à celle qui m'accompagne par tous les temps. BC)

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 17:11

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Les lecteurs de la Nouvelle République ont vu, jeudi dernier, l'article "Charles Bordes et la Bellangerie" dans la série "un homme, un lieu", toujours intéressante. Son nom avait déjà été cité par la NR dans un article sur Chabrier dans la même rubrique. Les faits principaux sont donnés avec justesse. Un seul bémol : l'auteur de l'article doit s'arracher les cheveux en lisant que la Schola a fait revivre "la musique palestinienne". Mais nos lecteurs (peut-être ceux de la Nounou…) auront rectifié : on parlait de Palestrina et de musique palestrinienne. Une seule lettre peut tout changer !

Le portrait imprimé dans la NR, c'est celui que nous vous avions présenté ici

en commençant le blog, au mois de février. L'article parle comme il convient, de l'Académie Francis Poulenc qui se déroule à Tours en ce moment, et donne une place à Charles Bordes le Tourangeau.

Le tombeau Bonjean-Bordes au cimetière de Vouvray  montre bien l'attachement fort de la famille avec le domaine de la Bellangerie.

Le grand-père maternel de Charles Bordes, Jean Lambert Bonjean,

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était un "ancien manufacturier", mais surtout un "propriétaire agriculteur", mort "en sa terre de la Bellangerie" en novembre 1851 (12 ans avant la naissance de Charles Bordes).

Parmi ses prédécesseurs au Château de la Bellangerie, il y avait eu Beaumarchais, autour des années 1770, et plus tard, depuis novembre 1811, Pierre-Hippolyte Le Tissier, Maire de Vouvray sous la Restauration, du 14 décembre 1821 au 1er août 1821 (puis député d'Indre-et-Loire depuis novembre 1820 jusqu'en juillet 1830). Sa femme, Bénigne-Esther-Marie Guizol (1786-1859) était amie de Lamartine  (voisin à Paris) mais désapprouvait son évolution politique. On dirait aujourd'hui qu'elle le trouvait trop à gauche, préférant le drapeau bleu-blanc-rouge au drapeau blanc semé de fleurs de lys des légitimistes. On trouvera ces informations sur Madame Le Tissier en lisant l'article passionnant de Fernand Letessier (ne pas confondre) écrit en 1981 dans les Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest.

Balzac fréquentait la Caillerie, 500 m plus bas, chez M. de Savary. Il y a même effectué son seul séjour attesté à Vouvray, 3 semaines pendant l'été 1823. Mais il s'évertuait à écrire de la poésie, pour quoi il n'était pas fait, et rêvait à Mme de Berny qui avait vingt ans de plus que lui. Plus tard, il séjournera avec elle à la Grenadière à Saint-Cyr-sur-Loire. En 1823, il ne montrait aucun intérêt pour Esther-Athénaïs-Fortunée Le Tissier, âgée de 14 ans, qui poursuivait sa rêverie romantique dans les nuages au-dessus de la Bellangerie. Plus tard encore, Balzac écrira L'Illustre Gaudissart (1833), qui se passe dans le haut de la Vallée Coquette. Voyez le relevé pour la carte d'Etat Major, passé à l'aquarelle, qui montre le secteur vers 1860 (source, le Géoportail de l'IGN, sur Internet) :

La-Bellangerie--carte-EM--bb-.JPG

La Bellangerie n'existe plus. Dans son livre Deux cents châteaux et gentilhommières d'Indre-et-Loire, le Baron Karl Reille l'a dessinée comme elle était encore en 1930.

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Le bail de ferme du 2 octobre 1823, signé par M. Le Tissier, nous apprend l'existence d'une glacière dont l'usage est expressément réservé aux habitants du château, "les preneurs fourniront pendant le cours de ce bail la paille nécessaire pour entretenir la couverture de la glacière." Cette glacière est sans doute aujourd'hui comblée, mais pourra réserver des surprises aux archéologues du futur.

Très pieuse, la mère de Charles Bordes, Marie Bonjean, allait selon la tradition dans une chapelle troglodytique à la Roche, au Nord-Ouest, sur la commune de Rochecorbon. Une chapelle se trouvait bien dans le château, transformée en bergerie après les Bordes. Denis Jeanson dans son livre Sites et monuments du Val de Loire, tome 1 (1977) le signale et aussi l'existence d'une cloche avec inscription du 17e siècle. Sa localisation actuelle reste inconnue.

Le père de Charles Bordes, Frédéric Bordes, était maire de Vouvray sous le Second Empire. Comme maire, il était informé de la progression du phylloxéra en France, le Val de Loire n'était pas encore atteint et donc sa propriété était indemne. On peut imaginer son inquiétude. Il est mort en 1875. Le Vouvrillon a été touché ensuite. Quand Madame Bordes a vendu la Bellangerie en 1879, sa valeur avait beaucoup diminué. Une des conséquences des difficultés financières de la famille fut le temps que passa Charles Bordes comme comptable à la Caisse des Dépôts et Consignations. Dans une lettre (transcrite par Bernard Molla) écrite vers 1884 à son ami Jules Chappée il parle de "cette rosse de caisse où je gagne 50 fr par mois, enfin c'est toujours 50 fr." Il ajoute "…Je n'ai pour toute sublimité que le bureau dans lequel je suis accroupi de 10 heures à 4 heures à la caisse de dépôt et réception, 1er bureau vieillesse, et la divine musique passe après."

Depuis 1964, l'ADAPEI est propriétaire du site. Il y a quelques années, une activité pour les handicapés avait pour nom "Bel ange rit" ; la musique en était la base, dans ce lieu où Charles Bordes, musicien, est né. Denis Jeanson, cité plus haut, est très sévère pour l'évolution du château : "Le nom de bergerie traduit fort bien la manière dont fut traitée la maison, tant par les fermiers qui en devinrent propriétaires après les Bordes que par l'Association des Papillons Blancs qui joue au jeu de massacre avec le tout au nom sacro-saint de la rentabilité et des crédits."  

De la Bellangerie ancienne, il reste les piliers de l'entrée,

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et la grille d'entrée  au Sud (sur la carte d'EM, sous le 1er a de "La Malourie").

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Des arbres indiquent toujours l'allée orientée Sud-Nord, qui menait de la grille au château, bien visible sur Google map :

La-Bellangerie--Google-map--23-juillet-2011.JPG

Dès le bas de la Vallée Coquette

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on est dirigé par des panneaux vers l'entrée officielle.

Pour voir la vieille grille, tant qu'elle est encore là, il faut aller à La Malourie. Cette grille a été dessinée en 1974 par Georges Pons dans le livre d'André Montoux, Vieux logis de Touraine (1ère série), chez C.L.D., où un chapitre parle de la Bellangerie. Le pavillon du gardien, situé à droite, est en train de s'écrouler. Seul le lierre l'empêche de tomber. Il est évoqué à la fin du roman Transports, paru en 2002.

La Bellangerie, 3093

La photo a été utilisée sur la couverture du livre Les mots sous la musique, Charles Bordes et ses poètes, produit par la Bibliothèque Municipale de Vouvray.

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