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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 16:37

[Le texte qui suit est d’André Jorrand. Sur cet auteur on lira la fiche Wikipédia ainsi que la notice dans Musica et Memoria
André Jorrand a intitulé son texte : Évocation. Il m’a été donné par Simon-Pierre Perret
.
J’ai pensé qu’il fallait le rendre public. Pour le moment, aucune datation précise n’est possible (vers 1990 ?). 

C’est un témoignage sur Paul Poujaud, ici, sur la photo, en 1900, chez les Rouard, tel que nous le montre Patrick Hala dans son  livre Solesmes et les musiciens, Vol I, (Éditions de Solesmes, 2017).


Bien des choses sont à dire sur ce personnage exceptionnel. BC]

     
     J’ai connu Paul Poujaud entre 1930 et 1935 alors qu’enfant, j’allais régulièrement lui rendre visite, avec mes parents, à Guéret où il s’était retiré depuis 1929 dans la maison de sa sœur Sophie, épouse de Louis Jorrand, qui hébergeait sa fille Jeanne, son fils le docteur Paul Jorrand, sa femme et leurs trois enfants. La grande maison bourgeoise sise 38, rue du Prat, dotée d’une cuisinière et d’un chauffeur, fournissait à Paul Poujaud un cadre familial confortable et chaleureux où il était entouré d’une grande affection respectueuse.
     
     Il passait la plupart de son temps dans sa chambre du 2e étage, pourvue d’un Pleyel droit et d’une bibliothèque. C’est là qu’il déchiffrait les partitions, lisait et rédigeait ses précieuses lettres, seul héritage qu’il nous ait laissé. Il n’en descendait que pour partager le repas familial et pour se rendre, vers 18 heures, au club qui réunissait professions libérales, avoués, avocats, notaires de Guéret, pour des causeries amicales avant l’heure du dîner. Petite anecdote d’un bien-vivre perdu !
     
     Il est du privilège de l’enfance de savoir capter l’image exacte d’une personnalité pour pouvoir faire revivre, à l’âge des évocations et des réminiscences nostalgiques, l’originalité d’un homme hors du commun.
     
     Je le revois, homme bien charpenté avec une barbe fournie, le regard idéaliste à l’expression bienveillante car ce grand solitaire, ombrageux de son indépendance, était un humaniste sociable, ouvert à tous ses semblables. Mes parents, bons mélomanes, étaient subjugués par le charme de sa conversation. C’était, en effet, un causeur exquis qu’on n’avait garde d’interrompre. Il suffisait d’avoir une écoute appliquée pour que l’attention fût comblée. Je l’entends encore évoquer familièrement Bayreuth : « Un jour que Cosima nous servait le thé… ». Wagnérien passionné qu’était mon père, je le sentais fasciné par ces propos ressuscitant un personnage pour lui mythique, attendant la suite d’un récit légendaire.
     
     Comment peut-on expliquer qu’un homme aussi simple dans son aménité délicieuse et sa modestie jusqu’à l’effacement, puisse aujourd’hui réapparaître avec un prestige qu’il serait, tout le premier à ne pas comprendre alors qu’il n’eut jamais le moindre souci d’une postérité quelconque et que sa vie privée ne recèle pas une seule aventure sentimentale. « Il était marié uniquement avec la musique » me dira sa nièce. Paul Poujaud nous donne l’exemple d’un célibataire total, parfaitement équilibré dans sa condition, riche d’une vie intérieure intense, nourrie de méditations, de lectures, de musique et surtout des relations les plus justement célèbres de son époque. 
     
     Il a été l’ami de tous les grands artistes de la musique, de la littérature et de la peinture. Il a vécu avec eux, par la conversation et la correspondance, une expérience d’approfondissement culturel que la chaleur des relations humaines, qu’on découvre dans les lettres, rendait encore plus exceptionnelle en cette époque bénie pour la musique qui va de 1890 à 1940 et au cours de laquelle presque tous les grands créateurs se connurent et s’estimèrent en des relations qui stimulèrent et fécondèrent leur inspiration. Très éclectique devant des langages différents, Paul Poujaud fut cependant réticent devant Stravinsky à qui il exprima courtoisement ses réserves sur l’aggressivité de son harmonie, ce qui lui valut une réponse percutante bien dans l’ironie de l’auteur du « Sacre » : 
     
Mon cher, ma femme est laide mais je l’adore. Alors par affection pour elle, je fais une musique qui lui correspond !

     Il est probable qu’un rire mutuel fut la conclusion de cette rapide escarmouche de salon.

    Lorsque Poujaud prit sa retraite à Guéret en 1929, l’une de ces providentielles maîtresses de maison de Paris qui savaient si bien recevoir, en les mettant à l’aise, tant d’esprits supérieurs qu’apparentait un même idéal artistique s’écria, désolée :

    « Que vont devenir mes dîners ? »

    C’est dire le rayonnement qu’y exerçait Paul Poujaud. Mais sa valeur ne se limitait pas à un dilletantisme raffiné. Il avait en effet, en plus, une telle sagacité de jugement que plusieurs compositeurs lui confièrent leurs plus récentes partitions pour recueillir des critiques toujours plus justes et constructives et qui firent de lui un collaborateur secret très écouté, discrètement associé à l’activité créatrice de son époque dont il fut, en quelque sorte, le catalyseur. Les lettres d’Albéric Magnard et d’Ernest Chausson en particulier, en témoignent.

    Tous les dimanches, Poujaud écrivait à sa mère pour lui raconter le courant de sa semaine partagée entre ses activités d’avocat à la cour d’appel de Paris et ses sorties toujours consacrées à la musique. Mais il voyageait aussi et d’Espagne où il visite les peintures de l’Escorial il lui notifie en deux mots son émerveillement : 

     « Je jouis ! »

    Le mot est lâché pour nous apprendre son aptitude aux vrais moments de bonheur. Je me le remémore exactement, écoutant dans le salon de la rue du Prat à Guéret le trio en si bémol pour piano, violon et violoncelle de Schubert, gravé alors en 78 tours par Cortot, Thibaud et Casals. Bien calé dans son fauteuil, tenant sa barbe de la main droite en un geste familier, les yeux fermés, il concentrait son attention pour une réceptivité totale de la musique qu’il considérait comme la plus haute et la plus bénéfique création de l’homme captant un message divin.

     Pourquoi un homme qui ne fut ni compositeur ni interprète, qui ne chercha jamais à construire la moindre postérité, qui n’a laissé ni mémoires, ni journal, ni même de simples cahiers de réflexions, a-t-il franchi le temps pour s’offrir « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change » à la curiosité et à l’admiration fervente, plus de cinquante ans après sa mort, avec le seul bagage de son art épistolaire et des commentaires qu’il a suscités ?
     
     Sans aucun doute, à cause d’une présence rayonnante dont nous relevons maint écho dans la correspondance d’époque et dont il gratifiait nombre de ses amis par une affection sincère et profonde qu’il prodiguait avec un charme incomparable. Mais il faut souligner aussi, comme il est dit plus haut, son esprit pénétrant qui a stimulé, par ses conseils toute une génération d’artistes. Toutefois cet ensemble si harmonieux n’aurait peut-être pas suffi à donner à Paul Poujaud cette aura qui est venue jusqu’à nous. Il faut y ajouter cette image d’un homme accompli par une manière d’hédonisme spirituel qui lui a procuré ce si rare bonheur de vivre propagé par mimétisme autour de lui. On s’en convainc par les allusions qu’on relève sous la plume de Valéry lui dédicaçant ainsi un livre :
     
     « A Paul Poujaud, homme de plaisir, Paul Valéry, homme de peine. »
     
     Nul doute qu’un esprit aussi transcendant et aussi exigeant n’ait trouvé en Paul Poujaud un interlocuteur et un épistolier digne de lui. Mais on y a vu davantage : une vivante leçon de plénitude de vie enviée du poète que ses obligations quotidiennes d’écrivain ne rendaient pas heureux. Il nous dévoile ce spleen d’une quiétude contemplative et d’une organisation mentale dont il pressent le secret lorsqu’il lui écrit le 12 août 1930 :
     
« Que faites-vous, cher singulier (1) ? J’ai idée que vous écrives un traité, un manuel d’oraison, une propédeutique lyrique. Au fond l’humanité a besoin d’un bon livre de vie intérieure (comme ils disent), mais fort différent de ceux qu’on fait sous ce nom. J’espère que vous y travaillez. Du moins, songez-y. » 

     Par humilité, le conseil ne fut pas suivi. Mais il reste qu’on ne peut trouver meilleur hommage à celui qui incarnait une sagesse si salutaire à son époque et dont la nôtre a, plus que jamais, besoin.
     
     
André Jorrand

 

(1) le mot est significatif

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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 19:54

Dans une lettre à Paul Dukas du 20 septembre 1929, écrite depuis Guéret, Paul Poujaud évoque des vacances avec Charles Bordes passées au Pays Basque, dans les années 1890. (Paul Poujaud dit « il y a quarante ans ».) Charles Bordes apparaît fugitivement dans la correspondance de Paul Poujaud, souvent par des allusions douloureuses. Peu importe la nature réelle de la relation entre les deux hommes. Patrick Hala, dans son livre Solesmes et les musiciens, Vol. I (Editions de Solesmes, 2017) parle « d’amitié homosexuelle » (p. 332) mais n’y croit pas. Ailleurs, cependant (p. 50), il analyse dans un paragraphe très people, mais très cultivé, si les deux attitudes sont possibles, l’aspect ambigu de l’affectivité de Charles Bordes. Personnellement, je pense que leur liaison était une liaison. Pour ses étrennes de 1886, qu’offre Charles Bordes à Paul Poujaud ? 38 pages de mélodies recopiées et dédicacées (vente Brissonneau à Drouot, 4 novembre 2009). Ce sont des partitions. La musique est le lien entre les deux hommes. Dans une lettre de fin août/début septembre 1885, Charles Bordes écrit à Paul Poujaud : « tu me manques, toi et tes bons conseils, sévères parfois, mais toujours justes […] crois bien que tu me manques, j’aime tant à te montrer tout ce que je fais. » (Hala, p. 52) Comme dans Dansons la gigue (mélodie que Charles Bordes dédie à Paul Poujaud, 1890), quand Verlaine dit :
Je me souviens, je me souviens 
Des heures et des entretiens, 
Et c'est le meilleur de mes biens
.
Ce n’est pas, malgré la bienséance et les conventions, à Mathilde Mauté, sa femme, qu’il pense, c’est à son amant Rimbaud.

Ici, dans cette lettre, Paul Poujaud parle de ces vacances, du cadre d’abord,

vu dans cette carte d’état-major de 1866, rehaussée d’aquarelle, que nous offre l’IGN. Il décrit longuement « le charmant petit port » de St Jean de Luz et ses environs, Ciboure en particulier, « pays du grand Ravel » (il y est né en 1875 et aujourd’hui le quai porte son nom). Charles Bordes a séjourné plusieurs fois au même endroit, à Bordagain, avec Paul Poujaud, comme en août 1901 (Hala, p.302). Poujaud parle du « cascarot », utilisant le mot basque kaskarot, désignant un quartier habité par d’humbles personnes, descendants des Morisques expulsés d’Espagne au XVe siècle et probablement à l’origine du fandango (les musiciens y étaient sensibles). Avec Charles Bordes il avait loué « un petit chalet de pécheur », « sur la falaise de Bordagain ». Dans le quotidien, il parle de la nourriture : « la mère du pécheur Iturritza nous préparait des piperades savoureuses ». Nous savons la gourmandise de Charles Bordes dont attestent plusieurs lettres citées par Patrick Hala (pp. 261, 263, 293, 314 etc.). Le mot cascarot désigne aussi les humains, tant aimés de Poujaud et Bordes. Il y a la famille Iturritza, la « petite Jeannette » aux « doigts purs », et Jean le pécheur. Son nom évoque le personnage dans Les Trois Vagues ; Paul Poujaud est sensible à son physique, il apprécie « le beau Jean ». Le même attrait, Charles Bordes le voit en décrivant les garçons qui dansent à Tardets dans son dernier article, publié dans Musica (n° 86, novembre 1909) : «la grâce exquise de ce cercle de jeunes gens, beaux pour la plupart et souples comme des chats ».

Paul Poujaud parle de « la vue merveilleuse ». Depuis Bordagain, la vue est étendue sur le Pays Basque. La montagne à l’Est, vers La Rhune (Arrun en basque), la mer à l’Ouest, devant, avec le rivage, la Côte des Basques et les vagues. Plus tard, pendant la 2e Guerre mondiale, les Allemands y placeront un poste d’observation, élément vital de leur mur de l’Atlantique. Poujaud allait « quand la mer était douce » avec Jean « pécher la sardine, au soleil levant ». On retrouve cette vision, exprimée par Jean, dans le manuscrit des Trois Vagues, sous la plume de Charles Bordes, le 5 septembre 1899 : 

La mer est bien présente. A Bordagain, la vieille église, c’est ND de la Mer : 

Elle n’est pas toujours « douce ». Ses vagues peuvent être terribles et sont bien connues :

 Aujourd’hui les surfers du monde entier viennent s’affronter avec la vague Belharra qui peut atteindre jusqu’à 20 m de hauteur.

Bien visible depuis la corniche, elle se forme sur un haut-fond rocheux, Belharra-Perdun,  au large de la baie de Saint Jean de Luz. Mais voyez cette vidéo, vous l’avez mérité ! 
D’autres vagues gigantesques peuvent apparaître : on les appelle « vagues scélérates » (« rogue waves » en anglais). Trois vagues peuvent se succéder (surnommées « les trois sœurs ») ; sur ce sujet, on lira sur le site de l’Ifremer le compte-rendu d’un incident de 1963. 
De telles vagues ne pouvaient qu’engendrer des légendes. Dès 1889, l’idée vint à Charles Bordes d’écrire une œuvre sur le thème. L’opéra Les Trois Vagues naissait.

 En 1889, c’était sa première mission ethno-musicologique au Pays Basque. En 1890, c’était la deuxième mission de collectage. Inspirés par cet univers, il y avait la Suite Basque (1887), l’ouverture pour le drame basque Errege Jan (Le Roi Jean) en 1888, puis la Rapsodie Basque (1889). Et aussi, en toile de fond, la chanson entendue dans l’extase en 1885, Choriñoak kaiolan, à Paris d’abord puis dans les montagnes basques (elle figurera dans le livre de Charles Bordes Douze chansons amoureuses du Pays Basque français, publié après sa mort, en 1910). En 1891, Charles Bordes écrivait Euskal Herria, musique de fête pour accompagner une partie de paume.

A l’issue de cet été solaire de Bordagain, Vincent d’Indy, aristocrate latin, parle des « basquaiseries » de Charles Bordes (lettre à Paul Poujaud du 27 septembre 1889). Patrick Hala, très aimable, cite cette lettre (p. 68) et n’y voit qu’une « malice toute fraternelle ». Je pense différemment ; Vincent d’Indy marque sa suffisance et son mépris pour les Basques et pour Charles Bordes, alors au milieu de sa mission de collectage, imprégné par la culture basque, et commençant cet opéra qu’il n’a pas pu mener à terme, à mon avis freiné par une puissante inhibition. Un incident, bien connu, de janvier 1890 montre « ce gros animal de Bordes », comme dit d’Indy, oubliant à l’hôtel une partition du Maître. Ce n’était pas simplement causé par la « distraction » mais un acte manqué lié à une perturbation profonde. Vincent d’Indy ajoute dans sa lettre à Poujaud, toujours à propos de Charles Bordes : « Lui qui n’a que ça à faire et à penser » (Hala, p. 69). 

Charles Bordes revient, l’été, à Ciboure, et reprend le travail sur son opéra, quelquefois sous le regard de Paul Poujaud, quelquefois seul, mais il lui rend compte : « Oh que la maison paraît vide depuis que tu es parti […] Hier, je regrettais presque de n’être pas allé m’installer ailleurs quelque part pour rompre la chose ; maintenant je m’y fais un peu depuis que je me suis mis d’arrache-pied au travail. J’ai déjà assez avancé une scène fantastique mais je ne veux pas m’emballer et la faire d’un seul coup pour la bien penser. » (Lettre de fin septembre 1894, citée page 127 par P. Hala qui signale que le bas de la lettre a été amputé.) Le 24 septembre 1894, Charles Bordes écrit à Paul Dukas (Hala, pp. 125-6) :  « Je voulais vous écrire depuis longtemps, mais j’étais en pleines vagues et je n’ai pu toucher la rive pour cela. J’ai beaucoup travaillé, sinon bien travaillé. Poujaud était très content de moi. » Dukas pensait que l’opéra aurait pu être un chef-d’œuvre. Il écrit dans La Revue musicale (1er août 1924, p. 102) « …j'ai conservé de ces fiévreuses lectures l'impression la plus forte. Et, très nettement, chaque fois que j'écoutais le second acte des 'Trois vagues', j'eus la sensation que pour le tour nerveux et l'accent incisif, nous aurions là l'unique œuvre française que l'on peut mettre en regard de 'Carmen'. »

Longtemps après la mort de Charles Bordes, en décembre 1923, un comité sur l’opéra inachevé (dont Paul Dukas faisait partie) conclut « qu’il semble impossible d’en confier l’achèvement à une main étrangère, sans risquer d’en compromettre la portée et le caractère. » L’œuvre reste le reflet de ces vacances au Pays Basque, dans les années 1880 et 1890. Gustave Samazeuilh avait écouté une audition de l’opéra au piano. Il en dit le souvenir (La Revue Musicale, 1er août 1924, p. 108) : « Je vois encore celle qu’il voulut bien me donner, dans une maison du côteau de Bordagain, voisine de la ferme qui vit naître la majeure partie des ‘Trois Vagues’. C’était à la fin d’une de ces miraculeuses journées de septembre où la lumière incomparable que vous savez répand sur la ligne dentelée des montagnes et l’immensité glauque de la mer sa griserie chantante. Bordes était heureux de se sentir revivre dans ce pays qu’il aimait, dont il avait profondément senti le caractère si particulier, et que l’envahissement balnéaire n’avait pas encore défiguré. Il avait joué, chanté, mimé, improvisé parfois, ces trois actes avec un enthousiasme si spontané, une force d’expression si communicative, que la nuit trouva encore ses auditeurs réunis autour de lui, au piano.» On sent la mélancolie devant ce qui n’a pu devenir l’œuvre achevée.

Ces vacances révolues disent la tentation du néant ; voyez comme l’opéra l’exprime, par la voix de Maiten : 

Dans cette lettre de 1929 (à Paul Dukas, ne l’oublions pas), Paul Poujaud conclut, mélancolique : « Tout cela le temps l’a fermé avec beaucoup d’autres choses délicieuses, qui ne reviendront plus, ni pour moi, ni pour personne. » 


 

[Pour clore ce billet, quelques indications. Les cartes postales anciennes (illustrations 4 et 5) proviennent de collections privées. La carte d’Etat major (illustration 2), du Géoportail. La photo de la vague Belharra (illustration 6) du site « Saint Jean de Luz, Terre et côte basques ». Les extraits de la partition des Trois Vagues  proviennent de Gallica ; le manuscrit se trouve à la Bibliothèque de l’Opéra de Paris. La chanson Choriñoak kaiolan est interprétée par Anton Vallverde. Les illustrations du début et celle de la fin proviennent de la lettre de Paul Poujaud dont parle ce billet ; sa correspondance avec Paul Dukas se trouve à la Irving S. Gilmore Music Library de l’Université de Yale, aux Etats-Unis. J’utilise de nombreux extraits du livre de dom Hala ; les lettres de Charles Bordes à Paul Poujaud, nombreuses et longuement citées, sont une aide précieuse. Patrick Hala donne son interprétation. La mienne est quelquefois différente ; j’en assume la responsabilité.]

 

BC


 

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15 septembre 2018 6 15 /09 /septembre /2018 10:50

L’article d’Amédée Gastoué : César Franck et Paul Poujaud à propos d'un thème de folklore, le Chant de la Creuse paru dans la Revue de Musicologie, Tome 18, n°62, 1937, (pp. 33-38),  étudie ce Chant de la Creuse inclus dans les œuvres posthumes de César Franck (dans L'organiste, pièces posthumes pour harmonium ou orgue à pédale pour l'office ordinaire.) On peut écouter la pièce pour orgue, très brève, ici dans une interprétation de Pierre Astor sur l'orgue ancien de Firminy, ou , jouée par Johannes Schröder à Rothenbach. C'est lent et poignant ; si un air folklorique est à l'origine, César Franck l'a considérablement modifié, par exemple en écrivant sa pièce en ré mineur.

 

L’article est accompagné de deux lettres de Paul Poujaud. Dans la première (datée du 28 octobre 1930) il évoque les circonstances où il a entendu cet air. C’était en octobre 1887 sur "la petite route qui monte" entre Glévic (c’est ce qu’écrit la Revue de Musicologie, avec un v) et Pierre Blanche. Il faut comprendre Glénic (avec un n, prononcer /gleni/ ) ; les lieux sont sur la carte topographique (voir sur Géoportail).

Un laboureur, tout en guidant le bœuf, chantait un air que Paul Poujaud trouvait très beau. Il le nota soigneusement. Ce sont ces notes qu’il envoya à César Franck. Au bout du sillon, il parla au laboureur, "un beau gars, bronzé comme un pâtre albin. (…) Il tenait la chanson de son grand-père, qui la chantait toujours en labourant. Elle n'avait pas de paroles." Poujaud (né en 1856) avait entendu la chanson dans son enfance. Il en donna quelques vers en "patois" de la Marche creusoise et proposa la traduction en français.

Dans sa deuxième lettre (du16 novembre 1930) Paul Poujaud explique que Charles Bordes est venu dans la Creuse, "deux ans après la mort de Franck…" (c’est-à-dire en 1892) et a "…cherché d'autres chants marchois. Mais il ne put recueillir que des noëls, des marches, des pastourelles sans grand caractère."  Il les a notés, comme il avait fait au Pays Basque (missions en 1889 et 1890).

On peut supposer que Paul Poujaud l’a conduit à Valette dans la commune de St Fiel (où il est mort en 1936). A Valette il y avait trois fermes qui avaient été achetées par le père de Paul Poujaud, Emile Poujaud, en 1826. Pour des raisons obscures de dot et d’héritage, le lieu appartenait à la famille Jorrand, mais Paul Poujaud avait la jouissance de la "Maison Jorrand". Ses lettres à Dukas (actuellement à Yale University) sont envoyées de Guéret (où Paul Poujaud vivait chez les Jorrand, 38 rue du Prat) et quelquefois de Valette. Le lieu était idéal pour le type d’enquête ethno-musicologique que menait Charles Bordes.

Forcément, Paul Poujaud a emmené son ami de l’autre côté de la rivière Creuse, là où il avait entendu un laboureur chanter ce Chant de la Creuse qui a inspiré César Franck. Le village de Glénic est sur une colline qui domine la rivière. Forcément Paul Poujaud y a conduit son ami.


Sur la place du village, il y a une petite église remarquable, fortifiée aux 14e et 15e siècles. Charles Bordes n'y a pas vu les fresques du 15e siècle, révélées en 1973, notamment celle d'Adam et Eve. Elle aurait parlé à ce pécheur, ce chrétien tourmenté. N'écrit-il pas à Guy Ropartz (voir dans ce blog le billet du 8 décembre 2013), en mars 1897 : " Vraiment le Bon Dieu n'est pas toujours très juste. On ne peut être parfaitement heureux, il faut toujours payer son tribut. Pour ma part j'en sais quelque chose car j'ai des moments de tristesse profonde. Ça a l'air de marcher comme ça, mais l'avenir peut être gros de nuages."
Il a pu contempler cette vision de l’univers sur la voûte de l’église.


Un peu plus de dix ans plus tard, en 1905, Charles Bordes est passé brièvement en Creuse, à Guéret, pour une audition des Chanteurs de Saint Gervais. (Voir Bernard Molla, tome 1, chapitre V : Voyages de propagande, p. 216 et p.219.)
Mais la vraie communion avec la Creuse, c'est en 1892. 


Paul Poujaud dit que les notes prises en Creuse par Charles Bordes sont avec ses notes sur la musique du Pays Basque. En 1931, il ne sait pas où sont ces notes.
Où sont-elles aujourd’hui ?

 

 

[La couverture de Musica, avril 1903, montre César Franck à l'orgue de Ste Clotilde, d'après le tableau de Jeanne Rongier (1885). Voir dans ce blog le billet Franckistes… du 15 novembre 2012.]

 

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