Dans son Évocation de Paul Poujaud, André Jorrand cite une
lettre de Paul Valéry du 12 août 1930, où il emploie, s’adressant à lui, l’expression « cher singulier » . Jorrand ajoute la seule note de son essai, écrivant, « le mot est significatif ». Valéry perçoit bien la personnalité de Paul Poujaud, qu’il connaît bien (voir sur ce blog le billet Adrienne Monnier) et il exprime avec son autorité l’opinion de tous. Il lui écrit, n’ayant plus la possiblité de le rencontrer à Paris : Poujaud s’est retiré en Creuse depuis 1929.
En outre, Valéry sait la force de la chose écrite ; ainsi il a dédié à Paul Poujaud le premier poème de Charmes, qui exprime la possibilité de la création que Valéry voudrait voir Poujaud saisir :
Dans mon âme je m’avance,
Tout ailé de confiance :
C’est la première oraison !
À peine sorti des sables,
Je fais des pas admirables
Dans les pas de ma raison.
L’expression « cher singulier » exprime d’abord une perplexité de Valéry : il connaît bien les capacités de Poujaud, il n’a pas à l’éveiller – comme dans le poème Aurore – car il n’est jamais dans le sommeil, ainsi que le montre la dernière phrase choisie par Jorrand pour son Évocation.
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Si le « singulier » nous fait d’abord penser à la solitude de Paul Poujaud, c’est assez étonnant, comme un paradoxe, pour cet avocat appartenant forcément à la société de la 3e République, fin XIXe, début XXe. Il vit avec elle : n’a-t-il pas choisi la rue de Solférino, tout près du Boulevard St Germain, cœur de cette société bourgeoise ? Paul Poujaud a ainsi une image publique, une vie mondaine (André Jorrand nous rappelle que sa verve anime les dîners parisiens, cf Évocation, §7). Les articles de Willy le font apparaître avec « le Tout-Paris ». Il est constamment mentionné, mais que fait-il ? Il va au concert, chez Édouard Colonne ou Charles Lamoureux. Si Willy nous le montre bavardant avec Saint Auban, on l’a vu, c’est le wagnérianisme qui les rapproche, l’amour de la musique en général, un peu le fait qu’ils sont avocats tous les deux, et certainement pas l’antisémitisme que voit (et partage) Willy et qui est celui de Saint Auban. Poujaud le juriste aime la musique, il ne le dit pas : la préface de sa thèse sur le droit de grâce chez les Romains (1885) est silencieuse sur ce sujet qui emplit le solitaire. Il va écouter l’orgue de César Franck à Sainte Clotilde, la messe et les improvisations ; ce n’est pas loin, depuis son appartement rue de Solférino, par les rues désertes du dimanche matin. Il y va, seul. Il y retrouve les compositeurs de la fin du XIXe siècle, d’Indy, Chausson, Duparc, Bréville, Bordes etc.
Avec la musique, la solitude de Poujaud est complexe. Il l’écoute avec plaisir, se caressant la barbe (voir Évocation, §10) ; à ce moment-là, le monde n’existe pas. De même, quand il joue du piano rue du Prat, personne n’est admis à l’écouter, il joue seul comme le rapportent plusieurs témoignages. Cependant Paul Poujaud sait partager son savoir musical avec tout compositeur qu’il aide à travailler ; c’est bien là son importance culturelle.
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Le « singulier » sait ne pas être seul quand un compositeur a besoin de lui. Le « singulier », selon le mot de Valéry, c’est l’individu remarquable qui se détache du commun des mortels par son imparable intuition musicale.
Paul Poujaud ne publie pas une ligne, alors que Camille Mauclair, dans La Religion de la Musique (1909) montre avec des mots comment l’individu tout entier est emporté par la musique, voulant au début, rester seul : « J’ai tellement peur qu’on ne comprenne pas avec quelle violence j’aime la musique, que je ne devrais pas l’écrire. Mais il faut que je l’écrive, il faut que je donne cette raison farouche de ma passion à la fois heureuse pour l’âme et redoutable au corps... »
Le « singulier », on le sait, réunit des « tertulias », chaque mardi soir quand c’est possible. (Voir le billet.) Voilà qui est très social ; beaucoup voudraient en faire partie. Mais si c’est mondain (on y parle du « Tout Paris »), c’est surtout musical : si Édouard Dujardin en fait partie, ce n’est pas l’auteur de Les lauriers sont coupés (1887), roman si important pour la littérature qui suivra, mais le rédacteur de la Revue wagnérienne (1885-8).
Le « singulier »/solitaire est souvent en Creuse. Pour Valéry, c’est quelque part « derrière le Massif Central » ; pour la plupart des gens, c’est nulle part.
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Il y a un isolement physique, loin de tous. En vérité, la grande correspondance avec Paul Dukas le montre tout près : il écrit à son ami, seul devant sa table de travail.
André Jorrand déplore son « effacement » (§5), sa « vie intérieure » perçue par Valéry (§14) mais non publiée : pas de traité, de manuel. Réduisant son exigence, il lui dit : « songez-y ».
Cette méditation, Paul Poujaud, le « cher singulier », par des attitudes rapportées ou quelquefois par des mots, s’abandonnant dans une lettre, s’adresse à chacun de nous.
[Photos :
. menhir de la Rebeyrolle, Saint-Priest-la-Feuille, Creuse (Wikipédia)
. Sainte Clotilde, (Généanet)
. mur creusois à Masgot, (photo BC).
La citation de Camille Mauclair provient de La Religion de la Musique, dans l’édition dite « définitive » de 1928 (p.42).
Après avoir relu l’Évocation on lira Aurore, qu'on trouvera, avec une analyse, d'un clic. ]