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Dans ce blog, on a pu lire le billet intitulé Creuse (15 septembre 2018), consacré au Chant de la Creuse de César Franck. J’y écrivais : « si un air folklorique est à l'origine, César Franck l'a considérablement modifié, par exemple en écrivant sa pièce en ré mineur. » Eh bien, cet air folklorique existe ; on peut le désigner par son premier vers : En veni de meissuna, c’est à dire : en revenant de moissonner... Les Mémoires de la Société des Sciences (SSNAHC) de Guéret (tome XXX, 1947-1949, pp. 195-196) citent généreusement ses 11 strophes de 5 vers plus un bis, en dialecte marchois de Bourganeuf. Le texte est précédé d’une note par G. Janicaud, alors Président de la SSNAHC : Malgré sa verdeur, nous avons cru devoir conserver le texte intégral de cette très vieille chanson qui est presque oubliée. Mais nous nous contenterons d'en donner le texte en patois de la région de Bourganeuf, tel qu'il a été recueilli par M. Montmerle. G. J.
En voici le texte :
1. En véni de méissùna (bis)
mon voulant déssous mon bras
èt tra dé lon lèro !
mon voulant déssous mon bras
et tra dé lon la !
2. i trùbé no bargiéro (bis)
que gardavot sas ouéillas
èt tra dé lon lèro !
que gardavot sas ouéillas
et tra dé lon la !
3. No font èr'-énté l'èrot (bis)
Forot bou qui marénda
et tra dé lon lero !
Forot bou qui marénda
et tra dé lon la !
4. Lo charchot di mo pouocho (bis)
Drolé dé coutéoù que t'as
et tra dé lon lero !
Drolé dé coutéoù que t'as
et tra dé lon la !
5. Qu'éit mo pito chambigeo (bis)
et mous doux bioùs jaquas
et tra dé lon lèro !
et mous doux bioùs jaquas
et tra dé lon la !
6. Si t'as bioùs et chambigeo (bis)
i-èi me mo brùge-o loboura
et tra dé lon lero
i-èi me mo bruge-o loboura
et tra dé lon la !
7. Mels tous bioùs di lo régeo (bis)
véiré si quo pourrot na
èt tra dé lon lèro !
veire si quo pourrot na
èt tra dé lon la !
8. Fuguént pas di lo régeo (bis)
que quo marchav'-o grands pas
èt tra dé lon lèro !
que quo marchav'-o grands pas
et tra dé lon la !
9. Et piquo, brayaud, piquo ! (bis)
las rédondas valént pas cassa
èt tra dé lon lèro
las rédondas valént pas cassa
et tra dé lon la !
10. Métto dé 10 téndillo (bis)
quo né refoulorot pas
èt tra dé lon lèro !
quo né réfoulorot pas
et tra dé lon la !
11. Tra dé lon li, lon, léro ! (bis)
quand que té cèi tournaras ?
èt tra dé lon lèro !
quand que té cèi tournaras ?
et tra dé lon la !
La musique n’est pas donnée, mais on la trouve en 1927 dans le tome 2 du livre de Louis Queyrat (voir les notes). En voici une transcription :
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Le laboureur écouté par Poujaud chante, mais il dit que la chanson n’a pas de paroles. Nous venons de voir qu’elle en a.
Poujaud cite ce qu’il dit connaître et en donne la traduction :
Pique, brayaud, pique !
Les annés voulant pas lâcha,
Dindarinette,
Les annés voulant pas lâcha,
Dindarira.
Traduction : pique, paysan, pique
les anneaux du joug ne lâcheront pas.
C’est chaste. Le groupe Alamont pour son CD n’utilise que ces paroles (sur l’air du Chant de la Creuse de César Franck).
En marchois, brayaud c’est un paysan (qui porte les braies).
Poujaud ne dit rien de la suite, très hétérosexuelle.
La couverture du tome XXX des Mémoires comporte une image dont le détail me semble convenir :
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On notera cependant que la bergère de la chanson n’est pas un objet sexuel, mais une femme qui exprime sa volonté.
Dans les Mémoires, il n’y a pas de traduction car le texte est grivois et cela pourrait choquer (on essaie de deviner ; on peut aussi se faire aider par un dictionnaire, comme celui qui est mentionné dans les notes). Cette chanson était reprise en chœur vers la fin d’un repas de mariage bien arrosé. Tous comprenaient que la bergère (bargiero) voulait que sa bruyère (regeo) soit labourée et elle en redemandait en disant : quand que tu cei tournaras ?
La musique de En veni de meissuna était publiée en 1927 dans le deuxième tome du livre de Louis Queyrat, qui s’excusait ainsi auprès des lecteurs : Cette chanson est, depuis des siècles, classique dans la région, mais elle est d’un naturalisme tellement osé que je demande la permission de n’en citer que le premier couplet afin d’en fixer la musique.
On trouvera une version auvergnate, La chambija (= la petite jambe), sur le même thème et assez explicite, voyez donc le début :
En rev’nant de moisson
Ma rotla dejós mon braç
Rencontra una bargieira
Me mete a la careissar
Ieu manhe entre sas jambas
Ma bela mia qu’as-tu donc là
E z’es ‘na pitita tuara
Ben mon pitit prat banhat
traduction :
En revenant de moissons
Ma faucille sous mon bras
Je rencontre une bergère
Et me mis à la caresser
Je la touche entre ses jambes
Ma belle amie qu’as-tu donc là ?
C’est mon petit sillon
Et mon petit pré mouillé
Françoise Chandernagor dans son livre sur la Creuse L’or des rivières (Gallimard, 2024), cite (p.80) une chanson marchoise proche de meissuna :
le « Turlututu », jolie chanson de bergère un brin coquine, où, au voyageur qui lui conte fleurette, la bergère répond qu’elle préfère la p’tite flûta do soun bargier qui sait la far, loun, loun, larirete, qui sait la far dinsa .
Le Chant de la Creuse de César Franck est une œuvre religieuse. On peut être étonné de voir le caractère érotique de la chanson folklorique qui en est à l’origine... L’article de P. Montmerle dans les Mémoires de la SSNAHC (tome XXX, 1947-1949, pp. 193-190) est sensible à ce paradoxe : Il n'apparait donc pas que cette mélodie soit sortie de l'Eglise, du moins quant aux paroles. Elle ne se chante guère que les soirs de noce ou à la fin d'un joyeux repas, quand l'abondance ou la générosité des vins a réveillé la gaillardise des fils des Celtes et rendu la pudeur des auditrices moins sensible à l'offense de couplets plus osés que ceux des nugaces cantilenae interdites dans les Eglises par le concile d'Auxerre.
Notes.
. Pour lire les Mémoires de la SSNAHC on utilisera l’incomparable Gallica.
. La première image de ce billet, apparemment sans rapport, provient du tome XXV des Mémoires.
. On pardonnera la transcription imparfaite (sans les accents) des expressions en occitan marchois.
. Louis Queyrat Le patois dans la région de Chavanat, Deuxième partie, Vocabulaire patois-français, 1927 (sur Gallica)
. La chambija est chantée par Eric Degrugillers dans le CD Chansons grivoises d’Auvergne.
Voici le lien où on trouvera La chambija et sa traduction, cliquez ici :
BC