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16 août 2025 6 16 /08 /août /2025 10:34

Parlant de Paul Poujaud le « Dictionnaire Carriat » mentionne : l'étendue de sa culture. Ses amis compositeurs savaient utiliser cette culture, et c’est l’image que nous avons de lui.
Il lit beaucoup. « Réfugié » à Guéret en 1914, il écrit à Dukas (lettre du 20 novembre) : Je lis toute la journée, je fais de grandes marches dans la campagne gelée.
Ce billet veut préciser ce qu’il lit. 
Il faut noter, d’emblée, que la musique est souvent associée à la lecture. Il écrit (le 3 février 1915) : ...à chaque page de L’éducation sentimentale, j’entends la musique de Flaubert, celle de Leconte de Lisle dans La Fontaine aux Lianes, c’est lui qui porte le Manchy [Leconte de Lisle est réunionnais] et c’est Mallarmé qui tient et embouche les pipeaux de son faune.

Connaissance des langues
Le latin bien sûr, au début (études à Sainte Barbe), puis pour la thèse de droit, sur le droit de grâce chez les Romains, et avec le  Latin mystique (1891) de Rémy de Gourmont, qui associe poésie et spiritualité et fait découvrir plus d’une centaine de poètes oubliés.
L’italien vient naturellement dans ses lettres. Poujaud a été plusieurs fois en Italie (pour les musées) et il lit Dante dans le texte. Les vers de l’Enfer reviennent souvent. Le poète a été accaparé par le Duce et Poujaud ne peut pas le supporter ; le voyage d’Ulysse, l’âme pleine d’audace, est le chemin qu’il faut prendre :
                             e volta nostra poppa nel mattino
                             de remi facemmo ali al folle vole

(lettre du 31 décembre 1929, Inferno, Canto 26 : et tournant notre poupe contre le matin,/ des rames pour fuir, des ailes pour ce vol fou.)
Probablement Poujaud connaît l’allemand, mais superficiellement. Les « franckistes » à Bayreuth parlent français et aussi avec Cosima quand elle offre le thé (Évocation, d'André Jorrand, §4). Sa prononciation n’est pas à la hauteur, et Vincent d’Indy (avec qui il a voyagé en Allemagne) ironise. Ce sont des traductions qu’il lit, les opéras de Wagner ou le livre de Nietzche (relu en 1919) Humain, trop humain où le wagnérisme qu’il partageait est remis en question. 
C’est surtout l’anglais qu’il pratique comme lecteur. Dukas, son correspondant, connaît cette langue, il va souvent en Angleterre, son oncle s’y est installé. Ils ont des discussions d’anglicistes ; ainsi (en mars 1906), comment traduire le verbe breathe pour Ariane et Barbe Bleue ? Finalement, après des incertitudes, c’est enbaumer qui est retenu. Poujaud dit (12 août 1914) : J’ai mes anglais auxquels je me livre sans scrupule. Il lit l’Authorised version de 1611 de la Bible. Shakespeare est bien connu, les pièces de théâtre et les sonnets. Il écrit à Dukas, citant Hamlet parlant d’Horatio : Give me that man / that is not passion’s slave, and I will wear him / in my heart’s core, ay, in my heart of heart, as I do thee. (Donne-moi cet homme qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai au plus profond de mon cœur, comme je le fais pour toi.) Poujaud lit beaucoup les romans de Jane Austen ; c’est seulement après FR Leavis dans les années 30 du XXe siècle, qu’elle sera considérée comme un des plus grands auteurs anglais. C’est remarquable de le voir apprécier cette romancière chez qui il voit la pureté de la langue (lettre à Dukas du 18 septembre 1931). Poujaud aime les poètes romantiques, de la première génération (Keats et Shelley), et de la deuxième avec Wordsworth. Il se risque dans la poèsie de Robert Browning, considérée difficile. Keats est constamment cité : il accompagne Poujaud toute sa vie. Poujaud se plonge dans l’étude de Middleton Murray, Studies in Keats et dit (23 avril 1933) : Je pourrais lire ce livre tous les six mois.
Curieusement, il lit beaucoup Meredith ; peut-être parce qu’il est pro-français pendant la guerre franco-prussienne de 1870 et que ce qu’il dit est toujours valable pour la guerre de 14.

La bibliothèque paternelle
Elle accompagne Poujaud. Les livres doivent être annotés. Où sont-ils passés ? C’est là qu’il trouve Meredith et d’autres anglais, et, bien sûr les classiques français. Il les connaît bien. Il y a Voltaire ; sa joie en voyant chez un ami les 92 volumes des œuvres complètes de Voltaire dans l’édition de 1785. Il relit Froissard pendant la Guerre de 14. Hugo est fréquemment cité. Baudelaire est présent. Bibi, qui meurt en 1915, est inévitablement saluée par La servante au grand cœur...

La poésie
Il en lit beaucoup. Malade (Perret diagnostique ses « bouffées dépressives »), c’est le remède : ma ressource est dans les poètes (...). Un accord et toute la musique suit... le tout est de l’entendre et de l’entendre. (9 juin 1929) Nous n’avons pas oublié que le lecteur est aussi un musicien. 
Parlant d’Adrienne, la fille de Paul Dukas, Poujaud écrit (16 mai 1931) : Elle sait déjà l’anglais et l’italien. Cela lui promet du plaisir quand elle lira les poètes. Elle y trouvera la musique qui jusqu’à présent ne l’attire pas vers la forme notée. Toute la musique n’est pas dans les violons.

Le lecteur et les musiciens
Avec Dukas, Poujaud travaille sur la Tempête de Shakespeare, en particulier sur la traduction. Toute sa vie, Dukas veut écrire un opéra ou un poème dramatique sur la tragédie, sans aboutir. Les deux hommes partagent l’univers musical de Caliban :
Sounds and sweet airs, that give delight and hurt not
(...sons et...airs mélodieux, qui enchantent / Et ne font pas de mal)
Poujaud propose aux compositeurs des poèmes pour faire des mélodies, ainsi à César Franck, La Procession d’Auguste Brizeux en 1888, puis en 1889,  Les Danses de Lormont de Marceline Desbordes-Valmore, poète romantique boudée par l’Université parce que femme. Ernest Chausson exprime cette dette des compositeurs à Poujaud : Ah ! mon cher ami, que vous êtes heureux d’être dilettante ! Vous jouissez tranquillement de tout ce qui est beau et c’est pour vous que les poètes travaillent, depuis Homère jusqu’à Baudelaire (toute proportion gardée) vous passez tant qu’il vous plaît de Shakespeare à Beethoven et de Michel-Ange à Spinoza.
Poujaud suggère à Albéric Magnard d’écrire sur  le thème de Bérénice, ce que fait le compositeur, au prix de gros efforts (voir la préface à son opéra). 
Paul Poujaud a une grande influence sur Charles Bordes, qui était d’une grande sensibilité littéraire. Ils lisent Verlaine en commun.

Leur vie est dans ces vers de la mélodie Dansons la gigue (1890) :
                     Je me souviens, je me souviens
                     Des heures et des entretiens,
                     Et c'est le meilleur de mes biens
.
Dans sa thèse, Jean-François Rouchon insiste sur le rôle de Poujaud, et montrant qu’ils possédaient ensemble, un exemplaire de la version originale de Romances sans paroles : La possession d’un tel volume, déjà véritable ouvrage de collection à l’époque, témoigne d’un intérêt singulier pour la poésie de Verlaine de la part de Paul Poujaud et de son ami compositeur, qui explique en grande partie la précocité dont Bordes fit preuve pour la mise en musique de ces poèmes. (p.172) 

Lire encore ?
Parmi les contemporains de Poujaud, il y a Paul Valéry. Poujaud aime par-dessus tout sa poésie ; d’ailleurs c’est à lui qu’Aurore, le premier poème de Charmes, est dédié, avec peut-être cette intention que Poujaud publie un livre, ce que Poujaud, homme libre, ne fera pas (cf Évocation, §14).
Poujaud lit et relit tout ce qu’écrit Valéry. Il partage le pessimisme de Regards sur le monde actuel (1931). Les deux hommes sont amis ; Adrienne Monnier les décrit devant sa librairie, rue de l’Odéon. Sylvia Beach (librairie Shakespeare and Company, 18 rue de l’Odéon, en face) lui fait lire (en 1922) Ulysses de Joyce ; Poujaud n’aime pas ; il parle de cet Irlandais... (lettre du 12 juillet 1923). Dans la même lettre, il dit son refus de Proust, mort 8 ans plus tôt. Ce rejet est surprenant, la musique est centrale chez les deux hommes, Poujaud a lui aussi fréquenté les salons et il est habité par le passé et le souvenir. André Gide est sa bête noire. Il en reconnaît le talent : Gide, qui sait écrire, restera.... Il ajoute : il sera l’odieux pasteur inverti (lettre du 18 octobre 1931) ; dans le jeu de massacre des tertulias, il est le Pasteur Corydon. Dans les années 30, il pense à la Revue Blanche (1889-1903) : cette génération était vraiment supérieure à celle de la NRF...
Souvent Poujaud va lire à la Bibliothèque c’est-à-dire à la BN rue Richelieu ; c’est pour lui un refuge et il se met dans un endroit discret : c’est typique de son effacement (Évocation, §5). 


Relisant Endymion de Keats en 1914, il voit : (vers 8-9)
                              The inhuman dearth
                              Of noble natures,

(la cruelle disette / de nobles natures)
Mais la lecture apporte à Paul Poujaud un idéal humain, rare dans la réalité.

 

 

Notes :
. Ce billet aride n’a pas d’illustration, sauf une. C’est le portrait de Verlaine par Eugène Carrière (un des peintres aimés par Poujaud), Musée d’Orsay, exposé à Rethel.
. On peut relire Endymion, 
Keats nous dit rapidement (Livre I, vers 11-13) :
                                        yes, in spite of all,
Some shape of beauty moves away the pall
From our dark spirits.  
 
(oui, malgré tout, / une forme de beauté écarte le suaire / de nos esprits assombris) 

 

 


BC

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