[Le texte qui suit provient du livre Les plaisirs et les jours, publié par Marcel Proust en 1896. Il était illustré par Madeleine Lemaire
dans le salon de laquelle Proust avait rencontré Reynaldo Hahn. Nous savons la date : le 21 mai 1894. Ils deviendront amants et après resteront amis. Reynaldo Hahn avait écrit en 1893 Les chansons grises sur des poèmes de Paul Verlaine. Si vous disposez d'un quart d'heure, vous pouvez les écouter en cliquant ici, interprétées en décembre 1988 par Bruno Laplante (baryton) et Rena Sharon (piano).
On trouvera Les plaisirs et les jours dans l'édition de Thierry Laget en Folio Classique (1993).
Le passage cité est le chapitre IV de Rêveries couleur du temps qui réunit des poèmes en prose. Cette fin du 19e siècle, c'est la grande époque de la mélodie. On l'écoute en famille, comme dit Proust, mais bien sûr dans un salon ou au concert. Le tableau de Pierre-Georges Jeanniot, La chanson de Gibert, montre un moment musical du salon de Madeleine Lemaire en 1891,
ainsi que le tableau de Gervex, Un mardi, soirée chez Madeleine Lemaire (Musée Carnavalet), peint vers 1910.
Outre Reynaldo Hahn, on pourrait illustrer le texte par des airs de Chausson, Duparc, Chabrier et bien d'autres. Proust parle d'une "invisible messe", de "la communion à un même rêve". Il donne à la mélodie son sens spirituel. Dans un autre billet nous reviendrons sur cette façon d'aborder la mélodie ; en lisant ce texte, évidemment, nous pensons aussi à Charles Bordes.]
Famille écoutant la musique
"Car la musique est douce,
Fait l'âme harmonieuse et comme un divin chœur
Éveille mille voix qui chantent dans le cœur."
Pour une famille vraiment vivante où chacun pense, aime et agit, avoir un jardin est une douce chose. Les soirs de printemps, d'été et d'automne, tous, la tâche du jour finie, y sont réunis ; et si petit que soit le jardin, si rapprochées que soient les haies, elles ne sont pas si hautes qu'elles ne laissent voir un grand morceau de ciel où chacun lève les yeux, sans parler, en rêvant. L'enfant rêve à ses projets d'avenir, à la maison qu'il habitera avec son camarade préféré pour ne le quitter jamais, à l'inconnu de la terre et de la vie ; le jeune homme rêve au charme mystérieux de celle qu'il aime, la jeune mère à l'avenir de son enfant, la femme autrefois troublée découvre, au fond de ces heures claires, sous les dehors froids de son mari, un regret douloureux qui lui fait pitié. Le père en suivant des yeux la fumée qui monte au-dessus d'un toit s'attarde aux scènes paisibles de son passé qu'enchante dans le lointain la lumière du soir ; il songe à sa mort prochaine, à la vie de ses enfants après sa mort ; et ainsi l'âme de la famille entière monte religieusement vers le couchant, pendant que le grand tilleul, le marronnier ou le sapin répand sur elle la bénédiction de son odeur exquise ou de son ombre vénérable.
Mais pour une famille vraiment vivante, où chacun pense, aime et agit, pour une famille qui a une âme, qu'il est plus doux encore que cette âme puisse, le soir, s'incarner dans une voix, dans la voix claire et intarissable d'une jeune fille ou d'un jeune homme qui a reçu le don de la musique et du chant. L'étranger passant devant la porte du jardin où la famille se tait, craindrait en approchant de rompre en tous comme un rêve religieux ; mais si l'étranger, sans entendre le chant, apercevait l'assemblée des parents et des amis qui l'écoutent, combien plus encore elle lui semblerait assister à une invisible messe, c'est-à-dire, malgré la diversité des attitudes, combien la ressemblance des expressions manifesterait l'unité véritable des âmes, momentanément réalisée par la sympathie pour un même drame idéal, par la communion à un même rêve. Par moments, comme le vent courbe les herbes et agite longuement les branches, un souffle incline les têtes ou les redresse brusquement. Tous alors, comme si un messager qu'on ne peut voir faisait un récit palpitant, semblent attendre avec anxiété, écouter avec transport ou avec terreur une même nouvelle qui pourtant éveille en chacun des échos divers. L'angoisse de la musique est à son comble, ses élans sont brisés par des chutes profondes, suivis d'élans plus désespérés. Son infini lumineux, ses mystérieuses ténèbres, pour le vieillard ce sont les vastes spectacles de la vie et de la mort, pour l'enfant les promesses pressantes de la mer et de la terre, pour l'amoureux, c'est l'infini mystérieux, ce sont les lumineuses ténèbres de l'amour. Le penseur voit sa vie morale se dérouler tout entière ; les chutes de la mélodie défaillante sont ses défaillances et ses chutes, et tout son cœur se relève et s'élance quand la mélodie reprend son vol. Le murmure puissant des harmonies fait tressaillir les profondeurs obscures et riches de son souvenir. L'homme d'action halète dans la mêlée des accords, au galop des vivaces ; il triomphe majestueusement dans les adagios. La femme infidèle elle-même sent sa faute pardonnée, infinisée, sa faute qui avait aussi sa céleste origine dans l'insatisfaction d'un cœur que les joies habituelles n'avaient pas apaisé, qui s'était égaré, mais en cherchant le mystère, et dont maintenant cette musique, pleine comme la voix des cloches, comble les plus vastes aspirations. Le musicien qui prétend pourtant ne goûter dans la musique qu'un plaisir technique y éprouve aussi ces émotions significatives, mais enveloppées dans son sentiment de la beauté musicale qui les dérobe à ses propres yeux. Et moi-même enfin, écoutant dans la musique la plus vaste et la plus universelle beauté de la vie et de la mort, de la mer et du ciel, j'y ressens aussi ce que ton charme a de plus particulier et d'unique, ô chère bien-aimée.
[En exergue du texte, une citation d'Hernani, Acte V, scène 3, (Doña Sol à Hernani). Pour terminer, les hortensias bleus sont une aquarelle de Madeleine Lemaire.]

















la vieille âme de la pierre avait parlé à l'âme de l'artiste, et de leur communion devaient sortir un jour des flots d'harmonie." (Ce passage est également cité par Bernard Molla, Thèse, Tome I, p. 17.)



Il y restera près de trois ans, de juillet 1887 à mars 1890. Bernard Molla (Tome II, p. 481) souligne "l'incertitude de l'avenir". L'organiste précédent à St Saturnin ne donnait pas satisfaction et avait été remercié par le Conseil de Fabrique en octobre 1886.
D'après la Carte d'Etat Major rehaussée à l'aquarelle, 1820-1866 (sur Géoportail), voici Nogent-sur-Marne, à l'Est du bois de Vincennes, avec la ligne de chemin de fer et la gare. Depuis Paris, on y va aisément par la ligne de la Bastille. Sur une carte postale de l'époque, on voit la gare que Charles Bordes connaissait.
Charles Bordes ne peut être associé au canotage ou aux guinguettes (encore que par la suite, Yvette Guilbert, qui avait chanté Fleur de berge, participera aux Chansons de France, sous le patronage de la Schola Cantorum), mais il a bénéficié de la facilité de se rendre à Nogent par le chemin de fer, lié au développement des loisirs de masse dans la deuxième moitié du 19e siècle.
La photo le montre aujourd'hui. On verra plusieurs autres photos sur
Cet emploi oriente Charles Bordes vers la musique liturgique où il donnera toute sa mesure ensuite, à St Gervais (à partir de mars 1890) et à la Schola Cantorum (à partir de juin 1894).
