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16 août 2025 6 16 /08 /août /2025 18:59

Ce billet récapitule les billets consacrés à Paul Poujaud, dans ce blog et sur le blog  En tourbillonnant. Pour les lire, il suffit de cliquer sur le mot clic
Le but est de faciliter la connaissance du personnage.
Chaque billet comporte des illustrations référencées. Souvent on peut surfer en cliquant à l’endroit indiqué et élargir la vision, parfois avec des vidéos.

Tertulias, sans mesure ? (clic)
Les tertulias sont quelquefois « un jeu de massacre ». Avec prudence on peut y voir certains aspects de la personnalité de Paul Poujaud.

La Creuse chante  (clic)
À l’origine du Chant de la Creuse de César Franck, un chant folklorique, en veni de meissuna. Paul Poujaud en connaissait-il les paroles, ici citées ? Ce billet permet de trouver La chambija et sa leste traduction, chanson auvergnate proche de en veni de meissuna.

violoncelle ?  (clic)
Paul Poujaud jouait-il du violoncelle ? Doutons.

Albert Besnard  (clic)
Paul Poujaud appréciait ce « peintre officiel ». Albert Besnard aime la nature et sait montrer sa liberté. Il est proche du compositeur Ernest Chausson.

Paul Poujaud, cher singulier  (clic)
Valéry apprécie Poujaud. Il lui dédie un poème. Poujaud ne publie pas. Il est libre.

Poujaud vu par Willy  (clic)
Tous les compositeurs sont dans Les lettres de l’ouvreuse. Et aussi « Poujaud le noir, dont l’oeil jette des flammes ».

POINT (de départ ?)  (clic)
Paul Poujaud vu en 2018 : ce qu’on savait, ce qu’on se demandait.

CARRIAT  (clic
La notice dans le « dictionnaire Carriat », publié par la SSNAHC.

Noires songeries  (clic)
Paul Poujaud dit ce qu’il éprouve devant la mort de la vieille Bibi .

Évocation de Paul Poujaud  (clic)
Évocation d’André Jorrand, d’abord en circulation privée, ici mis à la disposition de tous. Paragraphes numérotés.

Vacances au Pays Basque  (clic)
Souvenirs de Paul Poujaud sur des vacances au Pays Basque, vers 1890, avec Charles Bordes. C’est à Bordagain, au-dessus de St Jean de Luz et des grandes vagues. Charles Bordes souligne le rôle de Paul Poujaud comme conseiller.

Creuse  (clic)
Le Chant de la Creuse de César Franck. Son origine folklorique est décrite par Paul Poujaud.

Canteloube à l’écoute, comme Poujaud  (clic)
Canteloube compose Lou Baïlèro comme Poujaud avait aidé César Franck à composer Le Chant de la Creuse.

La Schola à Solesmes (clic)
Dans le scriptorium de l’abbaye, autour de Dom Mocquereau.

Poésie 24 : Paul Valéry  (clic)
Le poème Aurore, dédié par Paul Valéry à Paul Poujaud, avec une analyse.

Un tableau de Maurice Denis au Musée d’Orsay  (clic)
Le tableau Soir d’Octobre qui a appartenu à Paul Poujaud pendant plus de trente ans.

La Pierre Bataurine  (clic)
Elle est mentionnée par Paul Poujaud en 1915.  Où est-elle ? 

Lecteur (clic)
Les musiciens apprécient « son immense culture ». Que lit Poujaud ? Quelle place ont les anglais ?


Notes
La photo du début est d’Edgar  Degas et date de 1895. Elle est au Metropolitan Museum à New York. Elle illustre la fiche de Wikipédia sur Poujaud. On voit Degas à droite, penché ; au centre Mme Fontaine (Marie Escudier, 1865-1947) et à gauche Paul Poujaud qui a écrit derrière la photo « le noir Poujaud ». On lira la notice sur cette photo sur le site du Metropolitan.

La photo de la fin est une carte postale jointe à une lettre envoyée par Paul Poujaud à Paul Dukas le 12 mai 1919. La correspondance Poujaud/Dukas est dans la bibliothèque musicale Irving S Gilmore de l’Université de Yale. C’est la « chaumière » de Paul Poujaud à Valette, commune de St Fiel. Il l’écrit sur la carte.


BC
 

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16 août 2025 6 16 /08 /août /2025 10:34

Parlant de Paul Poujaud le « Dictionnaire Carriat » mentionne : l'étendue de sa culture. Ses amis compositeurs savaient utiliser cette culture, et c’est l’image que nous avons de lui.
Il lit beaucoup. « Réfugié » à Guéret en 1914, il écrit à Dukas (lettre du 20 novembre) : Je lis toute la journée, je fais de grandes marches dans la campagne gelée.
Ce billet veut préciser ce qu’il lit. 
Il faut noter, d’emblée, que la musique est souvent associée à la lecture. Il écrit (le 3 février 1915) : ...à chaque page de L’éducation sentimentale, j’entends la musique de Flaubert, celle de Leconte de Lisle dans La Fontaine aux Lianes, c’est lui qui porte le Manchy [Leconte de Lisle est réunionnais] et c’est Mallarmé qui tient et embouche les pipeaux de son faune.

Connaissance des langues
Le latin bien sûr, au début (études à Sainte Barbe), puis pour la thèse de droit, sur le droit de grâce chez les Romains, et avec le  Latin mystique (1891) de Rémy de Gourmont, qui associe poésie et spiritualité et fait découvrir plus d’une centaine de poètes oubliés.
L’italien vient naturellement dans ses lettres. Poujaud a été plusieurs fois en Italie (pour les musées) et il lit Dante dans le texte. Les vers de l’Enfer reviennent souvent. Le poète a été accaparé par le Duce et Poujaud ne peut pas le supporter ; le voyage d’Ulysse, l’âme pleine d’audace, est le chemin qu’il faut prendre :
                             e volta nostra poppa nel mattino
                             de remi facemmo ali al folle vole

(lettre du 31 décembre 1929, Inferno, Canto 26 : et tournant notre poupe contre le matin,/ des rames pour fuir, des ailes pour ce vol fou.)
Probablement Poujaud connaît l’allemand, mais superficiellement. Les « franckistes » à Bayreuth parlent français et aussi avec Cosima quand elle offre le thé (Évocation, d'André Jorrand, §4). Sa prononciation n’est pas à la hauteur, et Vincent d’Indy (avec qui il a voyagé en Allemagne) ironise. Ce sont des traductions qu’il lit, les opéras de Wagner ou le livre de Nietzche (relu en 1919) Humain, trop humain où le wagnérisme qu’il partageait est remis en question. 
C’est surtout l’anglais qu’il pratique comme lecteur. Dukas, son correspondant, connaît cette langue, il va souvent en Angleterre, son oncle s’y est installé. Ils ont des discussions d’anglicistes ; ainsi (en mars 1906), comment traduire le verbe breathe pour Ariane et Barbe Bleue ? Finalement, après des incertitudes, c’est enbaumer qui est retenu. Poujaud dit (12 août 1914) : J’ai mes anglais auxquels je me livre sans scrupule. Il lit l’Authorised version de 1611 de la Bible. Shakespeare est bien connu, les pièces de théâtre et les sonnets. Il écrit à Dukas, citant Hamlet parlant d’Horatio : Give me that man / that is not passion’s slave, and I will wear him / in my heart’s core, ay, in my heart of heart, as I do thee. (Donne-moi cet homme qui n’est pas l’esclave de la passion, et je le porterai au plus profond de mon cœur, comme je le fais pour toi.) Poujaud lit beaucoup les romans de Jane Austen ; c’est seulement après FR Leavis dans les années 30 du XXe siècle, qu’elle sera considérée comme un des plus grands auteurs anglais. C’est remarquable de le voir apprécier cette romancière chez qui il voit la pureté de la langue (lettre à Dukas du 18 septembre 1931). Poujaud aime les poètes romantiques, de la première génération (Keats et Shelley), et de la deuxième avec Wordsworth. Il se risque dans la poèsie de Robert Browning, considérée difficile. Keats est constamment cité : il accompagne Poujaud toute sa vie. Poujaud se plonge dans l’étude de Middleton Murray, Studies in Keats et dit (23 avril 1933) : Je pourrais lire ce livre tous les six mois.
Curieusement, il lit beaucoup Meredith ; peut-être parce qu’il est pro-français pendant la guerre franco-prussienne de 1870 et que ce qu’il dit est toujours valable pour la guerre de 14.

La bibliothèque paternelle
Elle accompagne Poujaud. Les livres doivent être annotés. Où sont-ils passés ? C’est là qu’il trouve Meredith et d’autres anglais, et, bien sûr les classiques français. Il les connaît bien. Il y a Voltaire ; sa joie en voyant chez un ami les 92 volumes des œuvres complètes de Voltaire dans l’édition de 1785. Il relit Froissard pendant la Guerre de 14. Hugo est fréquemment cité. Baudelaire est présent. Bibi, qui meurt en 1915, est inévitablement saluée par La servante au grand cœur...

La poésie
Il en lit beaucoup. Malade (Perret diagnostique ses « bouffées dépressives »), c’est le remède : ma ressource est dans les poètes (...). Un accord et toute la musique suit... le tout est de l’entendre et de l’entendre. (9 juin 1929) Nous n’avons pas oublié que le lecteur est aussi un musicien
Parlant d’Adrienne, la fille de Paul Dukas, Poujaud écrit (16 mai 1931) : Elle sait déjà l’anglais et l’italien. Cela lui promet du plaisir quand elle lira les poètes. Elle y trouvera la musique qui jusqu’à présent ne l’attire pas vers la forme notée. Toute la musique n’est pas dans les violons.

Le lecteur et les musiciens
Avec Dukas, Poujaud travaille sur la Tempête de Shakespeare, en particulier sur la traduction. Toute sa vie, Dukas veut écrire un opéra ou un poème dramatique sur la tragédie, sans aboutir. Les deux hommes partagent l’univers musical de Caliban :
Sounds and sweet airs, that give delight and hurt not
(...sons et...airs mélodieux, qui enchantent / Et ne font pas de mal)
Poujaud propose aux compositeurs des poèmes pour faire des mélodies, ainsi à César Franck, La Procession d’Auguste Brizeux en 1888, puis en 1889,  Les Danses de Lormont de Marceline Desbordes-Valmore, poète romantique boudée par l’Université parce que femme. Ernest Chausson exprime cette dette des compositeurs à Poujaud : Ah ! mon cher ami, que vous êtes heureux d’être dilettante ! Vous jouissez tranquillement de tout ce qui est beau et c’est pour vous que les poètes travaillent, depuis Homère jusqu’à Baudelaire (toute proportion gardée) vous passez tant qu’il vous plaît de Shakespeare à Beethoven et de Michel-Ange à Spinoza.
Poujaud suggère à Albéric Magnard d’écrire sur  le thème de Bérénice, ce que fait le compositeur, au prix de gros efforts (voir la préface à son opéra). 
Paul Poujaud a une grande influence sur Charles Bordes, qui était d’une grande sensibilité littéraire. Ils lisent Verlaine en commun.

Leur vie est dans ces vers de la mélodie Dansons la gigue (1890) :
                     Je me souviens, je me souviens
                     Des heures et des entretiens,
                     Et c'est le meilleur de mes biens
.
Dans sa thèse, Jean-François Rouchon insiste sur le rôle de Poujaud, et montrant qu’ils possédaient ensemble, un exemplaire de la version originale de Romances sans paroles : La possession d’un tel volume, déjà véritable ouvrage de collection à l’époque, témoigne d’un intérêt singulier pour la poésie de Verlaine de la part de Paul Poujaud et de son ami compositeur, qui explique en grande partie la précocité dont Bordes fit preuve pour la mise en musique de ces poèmes. (p.172) 

Lire encore ?
Parmi les contemporains de Poujaud, il y a Paul Valéry. Poujaud aime par-dessus tout sa poésie ; d’ailleurs c’est à lui qu’Aurore, le premier poème de Charmes, est dédié, avec peut-être cette intention que Poujaud publie un livre, ce que Poujaud, homme libre, ne fera pas (cf Évocation, §14).
Poujaud lit et relit tout ce qu’écrit Valéry. Il partage le pessimisme de Regards sur le monde actuel (1931). Les deux hommes sont amis ; Adrienne Monnier les décrit devant sa librairie, rue de l’Odéon. Sylvia Beach (librairie Shakespeare and Company, 18 rue de l’Odéon, en face) lui fait lire (en 1922) Ulysses de Joyce ; Poujaud n’aime pas ; il parle de cet Irlandais... (lettre du 12 juillet 1923). Dans la même lettre, il dit son refus de Proust, mort 8 ans plus tôt. Ce rejet est surprenant, la musique est centrale chez les deux hommes, Poujaud a lui aussi fréquenté les salons et il est habité par le passé et le souvenir. André Gide est sa bête noire. Il en reconnaît le talent : Gide, qui sait écrire, restera.... Il ajoute : il sera l’odieux pasteur inverti (lettre du 18 octobre 1931) ; dans le jeu de massacre des tertulias, il est le Pasteur Corydon. Dans les années 30, il pense à la Revue Blanche (1889-1903) : cette génération était vraiment supérieure à celle de la NRF...
Souvent Poujaud va lire à la Bibliothèque c’est-à-dire à la BN rue Richelieu ; c’est pour lui un refuge et il se met dans un endroit discret : c’est typique de son effacement (Évocation, §5). 


Relisant Endymion de Keats en 1914, il voit : (vers 8-9)
                              The inhuman dearth
                              Of noble natures,

(la cruelle disette / de nobles natures)
Mais la lecture apporte à Paul Poujaud un idéal humain, rare dans la réalité.

 

 

Notes :
. Ce billet aride n’a pas d’illustration, sauf une. C’est le portrait de Verlaine par Eugène Carrière (un des peintres aimés par Poujaud), Musée d’Orsay, exposé à Rethel.
. On peut relire Endymion
Keats nous dit rapidement (Livre I, vers 11-13) :
                                        yes, in spite of all,
Some shape of beauty moves away the pall
From our dark spirits.  
 
(oui, malgré tout, / une forme de beauté écarte le suaire / de nos esprits assombris

 

 


BC

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31 juillet 2025 4 31 /07 /juillet /2025 15:39

 

La berceuse de Déodat de Séverac, si connue, a été écrite (musique et paroles) pour le premier anniversaire de sa fille Magali, née le 4 janvier 1913. Elle lui est dédiée ainsi qu’à « Césette », Françoise de Bonnefoy, née le 18 mai 1905 ; le compositeur est son oncle et parrain.
Voici Magali :

et Césette :

C’est un détail d’une photographie que j’ai mise dans un des premiers billets de ce blog, Une photo, en 2011.
Les paroles, bon, en voici le début,
Ma poupée chérie ne veut pas dormir!
Petit ange mien, tu me fais souffrir!
Ferme tes doux yeux, tes yeux de saphir,
Dors poupée, dors, dors! ou je vais mourir!

vous trouverez le reste ailleurs, par exemple sur cette page : (https://www.melodietreasury.com/translations/song166_Ma%20poupee%20cherie.html), avec même une traduction anglaise, mais la musique, si belle, est ici jouée de façon remarquable par une violoniste anonyme. Clic

 

Élève de la Schola Cantorum, Déodat de Séverac a soutenu sa thèse (en juin 1907) «  La Centralisation et les petites chapelles » avec Paul Poujaud au jury. Poujaud (16 ans de plus que lui) lui avait écrit sur sa musique, la même année : « ...je vous donne très volontiers mon avis, d’une condition pourtant, c’est que vous le discutiez (...) N’ayez pas confiance en mon goût. », montrant ainsi le respect qu’il avait devant la créativité du compositeur.
La fiche Wikipédia lui est consacrée ; il y a une analyse précise de sa thèse, où il conclut :   la centralisation parisienne est la cause de la perte de la « sève profonde de la nature » et surtout de « l'attache régionale » dans la musique française.

On sera particulièrement sensible à la tragédie La Fille de la Terre (texte d’Émile Sicard, musique de scène de Déodat de Séverac). En 1928, sa fille Magali (15 ans), accompagnée de sa mère, en suivait une représentation à Amélie-les-Bains, au bord du Tech, au cœur du Roussillon. 


 [Notes
. L’illustration d’ouverture est un tableau de Gustav Klimt (peint avant septembre 1917) Ce tableau est à la National Gallery of Art à Washington, Il est dans le domaine public (Creative Commons Zero, CC0). Il ouvre la page de Rosalis consacrée à cette berceuse ; cliquez.
https://expo.rosalis.bibliotheque.toulouse.fr/deodat-de-severac/oeuvre/ma-poupee-cherie/ . 
On y trouvera une interprétation par Patricia Rozario avec Graham Johnson au piano. Un clic sur « voir ce document » en bas à gauche donne la partition de l’œuvre.
. Un dossier sur La Fille de la Terre montre la force du régionalisme occitan de Déodat de Séverac. Cliquez ici . ]

BC

 

 

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29 juillet 2025 2 29 /07 /juillet /2025 11:24

Paul Poujaud n’aime pas André Gide. Il sait qu’il écrit bien, mais son aveu public de l’homosexualité avec Corydon (publié sous son nom en 1924 mais connu partiellement par des tirages privés et anonymes dès 1911, puis 1920) le choque. Poujaud parle dans ses lettres du « pasteur Corydon » ; il est aussi critique du sentiment religieux de Gide. Il écrit à Paul Dukas (lettre du 30 décembre 1930) que Gide est « protestant jusqu’aux couilles », revenant à son « jeu de massacre » pratiqué lors des tertulias. Il ajoute que c’est « un bon exercice pour [son] humeur ». Le ton est le même quand il écrit sur Gabriel Astruc, sortant d’un urinoir : « Il pisse encore... » (lettre à Dukas, 18 septembre 1915) ; c’est la tertulia qu’on entend. Le vin aidant, les langues sont très souples. Au cours de ces tertulias on peut supposer que des choses plus sérieuses (concernant la musique, par exemple) étaient abordées ; les tertuliens, Paul Dukas, Pierre Lalo, de Lallemand, Édouard Dujardin étaient dans leur domaine. 
L’homophobie de Paul Poujaud vis à vis de Gide est surprenante mais peut s’expliquer par le fait que lui-même était dans un placard (closet) fermé. D’autre part, l’avocat ne voulait pas froisser sa clientèle bourgeoise ; l’univers des artistes, c’était autre chose. Willy, décrivant le Tout-Paris musical, fait quelques allusions (Pierre de Bréville, Maurice Bagès).

L’anti-protestantisme est plus complexe. Certes, Poujaud était catholique d’origine, mais peu religieux et Dukas était juif, probablement agnostique. Passant devant le Cimetière Protestant de Montpellier avec Charles Bordes (c’était le chemin pour aller du Mas Saint Genès au centre ville) Poujaud avait sûrement aperçu le somptueux monument pour le peintre Frédéric Bazille. Cela ne suffisait pas pour en faire un antiprotestant. 
En ce qui concerne son opinion de Romain Rolland, baptisé « le pasteur genevois », il y a d’autres éléments (comme le pacifisme) qui interviennent, outre la religion ; par ailleurs, concernant Romain Rolland et la Schola Cantorum, on ne peut manquer d’en lire des éloges dans Musiciens d’aujourd’hui (1919), notamment sur Charles Bordes (p.254). Ce n’est pas la musique qui les éloignait.

Nous manquons d’un journal intime pour mesurer la personnalité de Paul Poujaud. Souvent, dans ses lettres, la sincérité l’emporte. Il faut être prudent, et toujours loin du sans mesure des tertulias.


BC

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28 juillet 2025 1 28 /07 /juillet /2025 11:03

Dans ce blog, on a pu lire le billet intitulé Creuse (15 septembre 2018), consacré au Chant de la Creuse de César Franck. J’y écrivais : « si un air folklorique est à l'origine, César Franck l'a considérablement modifié, par exemple en écrivant sa pièce en ré mineur. » Eh bien, cet air folklorique existe ; on peut le désigner par son premier vers : En veni de meissuna, c’est à dire : en revenant de moissonner... Les Mémoires de la Société des Sciences (SSNAHC) de Guéret (tome XXX, 1947-1949, pp. 195-196) citent généreusement ses 11 strophes de 5 vers plus un bis, en dialecte marchois de Bourganeuf. Le texte est précédé d’une note par G. Janicaud, alors Président de la SSNAHC : Malgré sa verdeur, nous avons cru devoir conserver le texte intégral de cette très vieille chanson qui est presque oubliée. Mais nous nous contenterons d'en donner le texte en patois de la région de Bourganeuf, tel qu'il a été recueilli par M. Montmerle. G. J.


En voici le texte : 

1. En véni de méissùna (bis)
mon voulant déssous mon bras
èt tra dé lon lèro !
mon voulant déssous mon bras
et tra dé lon la !

2. i trùbé no bargiéro (bis)
que gardavot sas ouéillas
èt tra dé lon lèro !
que gardavot sas ouéillas
et tra dé lon la !

3. No font èr'-énté l'èrot (bis)
Forot bou qui marénda
et tra dé lon lero !
Forot bou qui marénda
et tra dé lon la !

 

4. Lo charchot di mo pouocho (bis)
Drolé dé coutéoù que t'as
et tra dé lon lero !
Drolé dé coutéoù que t'as
et tra dé lon la !

 

5. Qu'éit mo pito chambigeo (bis)
et mous doux bioùs jaquas
et tra dé lon lèro !
et mous doux bioùs jaquas
et tra dé lon la !

6. Si t'as bioùs et chambigeo (bis)
i-èi me mo brùge-o loboura
et tra dé lon lero
i-èi me mo bruge-o loboura
et tra dé lon la !

7. Mels tous bioùs di lo régeo (bis)
véiré si quo pourrot na
èt tra dé lon lèro !
veire si quo pourrot na
èt tra dé lon la !

8. Fuguént pas di lo régeo (bis)
que quo marchav'-o grands pas
èt tra dé lon lèro !
que quo marchav'-o grands pas
et tra dé lon la !

9. Et piquo, brayaud, piquo ! (bis)
las rédondas valént pas cassa
èt tra dé lon lèro
las rédondas valént pas cassa
et tra dé lon la !

10. Métto dé 10 téndillo (bis)
quo né refoulorot pas
èt tra dé lon lèro !
quo né réfoulorot pas
et tra dé lon la !

11. Tra dé lon li, lon, léro ! (bis)
quand que té cèi tournaras ?
èt tra dé lon lèro !
quand que té cèi tournaras ?
et tra dé lon la !

La musique n’est pas donnée, mais on la trouve en 1927 dans le tome 2 du livre de Louis Queyrat (voir les notes). En voici une transcription :

 Le laboureur écouté par Poujaud chante, mais il dit que la chanson n’a pas de paroles. Nous venons de voir qu’elle en a.
Poujaud cite ce qu’il dit connaître et en donne la traduction :
Pique, brayaud, pique !
Les annés voulant pas lâcha,
Dindarinette,
Les annés voulant pas lâcha,
Dindarira.

Traduction : pique, paysan, pique
les anneaux du joug ne lâcheront pas.

C’est chaste. Le groupe Alamont pour son CD n’utilise que ces paroles (sur l’air du Chant de la Creuse de César Franck). 
En marchois, brayaud c’est un paysan (qui porte les braies). 
Poujaud ne dit rien de la suite, très hétérosexuelle.


 La couverture du tome XXX des Mémoires comporte une image dont le détail me semble convenir :

On notera cependant que la bergère de la chanson n’est pas un objet sexuel, mais une femme qui exprime sa volonté. 

Dans les Mémoires, il n’y a pas de traduction car le texte est grivois et cela pourrait choquer (on essaie de deviner ; on peut aussi se faire aider par un dictionnaire, comme celui qui est mentionné dans les notes). Cette chanson était reprise en chœur vers la fin d’un repas de mariage bien arrosé. Tous comprenaient  que la bergère (bargiero) voulait que sa bruyère (regeo) soit labourée et elle en redemandait en disant : quand que tu cei tournaras ?

La musique de En veni de meissuna était publiée en 1927 dans le deuxième tome du livre de Louis Queyrat, qui s’excusait ainsi auprès des lecteurs : Cette chanson est, depuis des siècles, classique dans la région, mais elle est d’un naturalisme tellement osé que je demande la permission de n’en citer que le premier couplet afin d’en fixer la musique.

On trouvera une version auvergnate, La chambija (= la petite jambe), sur le même thème et assez explicite, voyez donc le début :
En rev’nant de moisson 
Ma rotla dejós mon braç 

Rencontra una bargieira 
Me mete a la careissar 

Ieu manhe entre sas jambas 
Ma bela mia qu’as-tu donc là 

E z’es ‘na pitita tuara 
Ben mon pitit prat banhat

traduction :
En revenant de moissons 
Ma faucille sous mon bras 

Je rencontre une bergère 
Et me mis à la caresser 

Je la touche entre ses jambes 
Ma belle amie qu’as-tu donc là ? 

C’est mon petit sillon 
Et mon petit pré mouillé


Françoise Chandernagor dans son livre sur la Creuse L’or des rivières (Gallimard, 2024), cite (p.80) une chanson marchoise proche de meissuna
le « Turlututu », jolie chanson de bergère un brin coquine, où, au voyageur qui lui conte fleurette, la bergère répond qu’elle préfère la p’tite flûta do soun bargier qui sait la far, loun, loun, larirete, qui sait la far dinsa .  

 

 

Le Chant de la Creuse de César Franck est une œuvre religieuse. On peut être étonné de voir le caractère érotique de la chanson folklorique qui en est à l’origine...  L’article de P. Montmerle dans les Mémoires de la SSNAHC (tome XXX, 1947-1949, pp. 193-190) est sensible à ce paradoxe :       Il n'apparait donc pas que cette mélodie soit sortie de l'Eglise, du moins quant aux paroles. Elle ne se chante guère que les soirs de noce ou à la fin d'un joyeux repas, quand l'abondance ou la générosité des vins a réveillé la gaillardise des fils des Celtes et rendu la pudeur des auditrices moins sensible à l'offense de couplets plus osés que ceux des nugaces cantilenae interdites dans les Eglises par le concile d'Auxerre.

 

 

 

Notes.
. Pour lire les Mémoires de la SSNAHC on utilisera l’incomparable Gallica.
. La première image de ce billet, apparemment sans rapport, provient du tome XXV des Mémoires.
. On pardonnera la transcription imparfaite (sans les accents) des expressions en occitan marchois.
. Louis Queyrat Le patois dans la région de Chavanat, Deuxième partie, Vocabulaire patois-français, 1927 (sur Gallica)
. La chambija est chantée par Eric Degrugillers dans le CD Chansons grivoises d’Auvergne.
Voici le lien où on trouvera La chambija et sa traduction, cliquez ici :   


 

BC

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12 juillet 2025 6 12 /07 /juillet /2025 19:34

Paul Poujaud jouait du piano. Il y en avait un chez lui, à Guéret, rue du Prat, un Pleyel droit. Il est par exemple mentionné dans l’Évocation d’André Jorrand (§ 2).

On ne sait pas comment il avait appris à jouer de cet instrument, ni avec qui. Un instrument semblable se trouvait probablement à Paris, rue de Solférino. Les témoignages concordent pour dire que personne ne l’avait vu jouer. C’est peut-être une autre manifestation de la discrétion de Paul Poujaud.

Jouait-il aussi du violoncelle ?

La notice du Dictionnaire Carriat le dit (il est lui-même très bon violoncelliste) et cette information est quelquefois reprise. On la trouve dans l’édition de la correspondance de Paul Dukas, chez Actes Sud. Il y en a deux mentions ; l’une dit qu’il était « excellent violoncelliste » (volume 1, p. 17) ; l’autre (dans le même volume, p.637) ne voit en lui qu’un « violoncelliste estimable », ce qui n’est pas tout à fait la même chose. On ne peut en tenir responsable Simon-Pierre Perret, qui a établi cette correspondance, et qui est décédé avant la publication du premier volume. Plusieurs personnes sont intervenues pour terminer le livre et cela peut expliquer ce manque de cohérence.

Les relations entre Debussy et Poujaud sont difficiles. Leur « rupture » après 1913 est un problème. Or Debussy a composé sa Sonate pour violoncelle et piano en juillet-août 1915 et l’œuvre a suscité l’enthousiasme des violoncellistes. Si Poujaud en avait fait partie, cela l’aurait réconcilié avec le compositeur. Il n’en est rien.

L’instrument, avec sa présence physique importante, sa « personnalité », n’apparaît jamais dans les lettres à Dukas. Un violoncelliste le pratique souvent ; Poujaud ne dit rien à ce sujet.

Le titre de ce billet comporte un point d’interrogation. Il y a doute : ce doute est normal.

 

BC

 

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16 décembre 2024 1 16 /12 /décembre /2024 17:59

Le peintre officiel Albert Besnard, tombé dans l’oubli après sa mort en 1934, était apprécié de Paul Poujaud qui allait voir ses expositions dans la Galerie Petit. La notice du Dictionnaire Carriat mentionne le peintre. Poujaud n’en parle pas dans ses lettres à Dukas. Mais il en appréciait la diversité, au-delà de l’image conventionnelle qu’un tel peintre pouvait avoir.

 Il a eu droit à de nombreux honneurs, et des funérailles nationales (le premier peintre à en « bénéficier »). 
Un thème peu connu d’Albert Besnard est l’inspiration morbide développée dans certaines eaux fortes, notamment la série sur la danse macabre (Elle) réalisée pour le baron Joseph Vitta en 1900 et rééditée en 1921. On y voit cette diversité et la liberté de l’artiste.
Le plus souvent, c’est la nature qui l’inspire et il est proche des impressionnistes et soucieux de faire une œuvre personnelle. Il a eu droit à une exposition en 2016 lui rendant cette justice (Petit Palais, Albert Besnard. Modernités Belle Époque,). Edgar Degas, proche d’Albert Besnard, tout en le critiquant,  l’appelait le « pompier qui a pris feu ». Une contradiction ? Degas faisait partie des peintres avec qui Poujaud dialoguait, comme Maurice Denis lui aussi proche de Besnard.
Dans un tableau comme La famille de l’artiste, œuvre attendue du peintre « officiel », Besnard (le maître est bien là, souverain)   veille à marquer le lieu (Talloires, près du lac d’Annecy), montrant ainsi cette sensibilité où la nature est présente. 

Pour la décoration de l’hôtel particulier d’Henry Lerolle avenue Duquesne, il utilise le lac et sa vie, lui donnant, dans un lumineux vitrail,  une présence bouleversante :

On peut se concentrer sur un détail, le peintre sait exprimer la force de la

nature qui l’entoure.

Besnard honore Lerolle et la musique à travers lui. 
C’est toute une société où peinture et musique sont mêlées.
Lerolle avait écrit : « On peut vivre sans peinture, mais certainement pas sans musique. »  L’épouse d’Henry Lerolle est une des sœurs Escudier (Madeleine), sa belle-sœur Jeanne est l’épouse d’Ernest Chausson. Dans le tableau de Lerolle La répétition à l’orgue (Metropolitan Museum of Art, New York),

le monde musical est là : Ernest chausson joue, Marie Escudier (Mme Arthur Fontaine) chante, Jeanne Escudier a les partitions sur les genoux, Claude Debussy écoute, tout à gauche, dans le noir. Poujaud n’est pas loin. 
Maurice Denis écrit une plaquette sur Lerolle, saluant aussi les musiciens et « l’infaillible Paul Poujaud qu’il est impossible de séparer de ce groupe de musiciens, Poujaud, le meilleur critique de son temps, qui n’a jamais publié une ligne, mais dont les jugement passionnés, étincelants, décisifs, survivront au rire sonore et à la fantaisie des mots. » 
La proximité entre Besnard et Lerolle apparaît dans de nombreux tableaux,  notamment celui ou la femme de Lerolle (Madeleine Escudier) est avec sa fille Yvonne :

 La musique est constante ; Besnard est proche de Chausson. Il le peint avec sa femme (Jeanne Escudier) au piano. Une gravure en est faite avec leurs noms puis, pour un autre tirage, avec le titre Au piano. Il y avait entre Paul Poujaud et Ernest Chausson un lien très fort dont cette gravure était un élément.

 

 

 

 

 

[ On trouvera sur Gallica le livre de Camille Mauclair, Albert Besnard. L’homme et l’œuvre (1914) et la plaquette de Maurice Denis, Henry Lerolle et ses amis (1932). Paul Poujaud avait sur un mur, rue de Solférino, Soir d’Octobre de ce peintre. Cliquez ici.

La notice Wikipédia sur Besnard est utile.
Les œuvres reproduites ont été « empruntées » au Musée d’Orsay, au Musée des Arts décoratifs (le vitrail), au Met, au Cleveland Museum of Art et à la Fondation Cassanea. 
Sur Elle, en cliquant ici, on lira la notice du Musée des Beaux Arts du Canada à Ottawa. 
]

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12 décembre 2024 4 12 /12 /décembre /2024 19:20

Dans son Évocation de Paul Poujaud, André Jorrand cite une 
lettre de Paul Valéry du 12 août 1930, où il emploie, s’adressant à lui, l’expression « cher singulier » . Jorrand ajoute la seule note de son essai, écrivant, « le mot est significatif  ». Valéry perçoit bien la personnalité de Paul Poujaud, qu’il connaît bien (voir sur ce blog le billet Adrienne Monnier) et il exprime avec son autorité l’opinion de tous. Il lui écrit, n’ayant plus la possiblité de le rencontrer à Paris : Poujaud s’est retiré en Creuse depuis 1929.
En outre, Valéry sait la force de la chose écrite ; ainsi il a dédié à Paul Poujaud le premier poème de Charmes, qui exprime la possibilité de la création que Valéry voudrait voir Poujaud saisir :

Dans mon âme je m’avance,     
Tout ailé de confiance :
C’est la première oraison !
À peine sorti des sables,
Je fais des pas admirables
Dans les pas de ma raison.

L’expression « cher singulier » exprime d’abord une perplexité de Valéry : il connaît bien les capacités de Poujaud, il n’a pas à l’éveiller – comme dans le poème Aurore – car il n’est jamais dans le sommeil, ainsi que le montre la dernière phrase choisie par Jorrand pour son Évocation.

Si le « singulier » nous fait d’abord penser à la solitude de Paul Poujaud, c’est assez étonnant, comme un paradoxe, pour cet avocat appartenant forcément à la société de la 3e République, fin XIXe, début XXe. Il vit avec elle : n’a-t-il pas choisi la rue de Solférino, tout près du Boulevard St Germain, cœur de cette société bourgeoise ? Paul Poujaud a ainsi une image publique, une vie mondaine (André Jorrand nous rappelle que sa verve anime les dîners parisiens, cf Évocation, §7). Les articles de Willy le font apparaître avec « le Tout-Paris ». Il est constamment mentionné, mais que fait-il ? Il va au concert, chez Édouard Colonne ou Charles Lamoureux. Si Willy nous le montre bavardant avec Saint Auban, on l’a vu, c’est le wagnérianisme qui les rapproche, l’amour de la musique en général, un peu le fait qu’ils sont avocats tous les deux, et certainement pas l’antisémitisme que voit (et partage) Willy et qui est celui de Saint Auban. Poujaud le juriste aime la musique, il ne le dit pas : la préface de sa thèse sur le droit de grâce chez les Romains (1885) est silencieuse sur ce sujet qui emplit le solitaire. Il va écouter l’orgue de César Franck à Sainte Clotilde, la messe et les improvisations ; ce n’est pas loin, depuis son appartement rue de Solférino, par les rues désertes du dimanche matin. Il y va, seul. Il y retrouve les compositeurs de la fin du XIXe siècle, d’Indy, Chausson, Duparc, Bréville, Bordes etc. 
Avec la musique, la solitude de Poujaud est complexe. Il l’écoute avec plaisir, se caressant la barbe (voir Évocation, §10) ; à ce moment-là, le monde n’existe pas. De même, quand il joue du piano rue du Prat, personne n’est admis à l’écouter, il joue seul comme le rapportent plusieurs témoignages. Cependant Paul Poujaud sait partager son savoir musical avec tout compositeur qu’il aide à travailler ; c’est bien là son importance culturelle.

Le « singulier » sait ne pas être seul quand un compositeur a besoin de lui. Le « singulier », selon le mot de Valéry, c’est l’individu remarquable qui se détache du commun des mortels par son imparable intuition musicale. 
Paul Poujaud ne publie pas une ligne, alors que Camille Mauclair, dans La Religion de la Musique (1909) montre avec des mots comment l’individu tout entier est emporté par la musique, voulant au début, rester seul : « J’ai tellement peur qu’on ne comprenne pas avec quelle violence j’aime la musique, que je ne devrais pas l’écrire. Mais il faut que je l’écrive, il faut que je donne cette raison farouche de ma passion à la fois heureuse pour l’âme et redoutable au corps... »

Le « singulier », on le sait, réunit des « tertulias », chaque mardi soir quand c’est possible. (Voir le billet.) Voilà qui est très social ; beaucoup voudraient en faire partie. Mais si c’est mondain (on y parle du « Tout Paris »), c’est surtout musical : si Édouard Dujardin en fait partie, ce n’est pas l’auteur de Les lauriers sont coupés (1887), roman si important pour la littérature qui suivra, mais le rédacteur de la Revue wagnérienne (1885-8).

Le « singulier »/solitaire est souvent en Creuse. Pour Valéry, c’est quelque part « derrière le Massif Central » ; pour la plupart des gens, c’est nulle part.

Il y a un isolement physique, loin de tous. En vérité, la grande correspondance avec Paul Dukas le montre tout près : il écrit à son ami, seul devant sa table de travail.
André Jorrand déplore son « effacement » (§5), sa « vie intérieure » perçue par Valéry (§14) mais non publiée : pas de traité, de manuel. Réduisant son exigence, il lui dit : « songez-y ». 
Cette méditation, Paul Poujaud, le « cher singulier », par des attitudes rapportées ou quelquefois par des mots, s’abandonnant dans une lettre, s’adresse à chacun de nous.

 

 

 

 

 

[Photos : 
               . menhir de la Rebeyrolle, Saint-Priest-la-Feuille, Creuse (Wikipédia)
               . Sainte Clotilde, (Généanet)
               . mur creusois à Masgot, (photo BC).

La citation de Camille Mauclair provient de La Religion de la Musique, dans l’édition dite « définitive » de 1928 (p.42).

Après avoir relu l’Évocation on lira Aurore, qu'on trouvera, avec une analyse, d'un clic. ]

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9 décembre 2023 6 09 /12 /décembre /2023 16:47

Régulièrement, après un concert de l'Orchestre Lamoureux ou Pasdeloup, on pouvait lire (à partir d'octobre 1889) dans les journaux de la Belle Époque (Art et critique et surtout L'Écho de Paris) un article de "l'Ouvreuse du Cirque d'Été". Cette "ouvreuse" était un personnage entièrement fictif.

Les articles étaient de Willy, de son vrai nom Henry Gauthier-Villars. C'est le Willy de Colette. L'ayant employée comme "nègre", c'est lui qui signait Claudine à l'école, etc. Il empochait ce que ça rapportait. Du vol. C'était Colette l'auteur. L'histoire est bien connue et ce n'est pas notre sujet. 

Willy était un grand connaisseur de la musique ; cependant, pour écrire ses articles, là aussi il utilisait des "nègres", en particulier des compositeurs ; Émile Vuillermoz, Alfred Ernst (le traducteur de Wagner), André Hallays, Claude Debussy, Vincent d’Indy, probablement Pierre de Bréville, contribuaient aux textes.
Ces articles, de 1890 à 1901, comme on sait, ont été réunis en plusieurs volumes dont les titres disent le goût de leur auteur pour le calembour.
Willy était "wagnérien" et son Ouvreuse prônait cette musique. Le dessin sur la couverture de Notes sans portées, de 1896, montre Wagner (en rouge) entre Charles Lamoureux et Edouard Colonne, dominant et entraînant la musique française. Nous en reparlons plus loin, à propos d'Émile de Saint Auban.

Les articles montrent les capacités musicales de l'auteur : ce n'est pas ce que nous retiendrons ici. Le plus souvent, Les Lettres de l'ouvreuse sont  un portrait des mélomanes de la Belle Époque. Nous retiendrons ici cet aspect "people" (comme on dirait aujourd'hui), en particulier autour de Paul Poujaud. Il est souvent présent. Paul Poujaud allait fréquemment écouter des concerts (Colonne, Lamoureux). Il apparaît dans toutes les Lettres de l'Ouvreuse, surtout dans Voyage autour de la musique et La Mouche des Croches. Il n'est pas seul. Souvent il est avec le groupe des franckistes, de la Schola Cantorum, les "d'Indystes" (La Colle aux Quintes, CQ, p. 79), de la Société
[On trouvera au début des Notes la liste des ouvrages dont le titre commun est L'Ouvreuse au Cirque d'été auxquels renvoient les abréviations ; ils sont par ordre chronologique ; le G indique qu'ils sont actuellement sur Gallica.] 
Nationale de Musique.  " Ils étaient là, tous, Chabrier, Ernst, Bordes, Le Boue, Benoît, Poujaud, Servières, Vincent d'Indy ! On eut dit un bouquet de fleurs." (VAM, p. 32) 
Voici venir Poujaud le Noir, dont l'œil jette des flammes. (VAM, p. 59) Willy le désigne par son aspect physique et son attitude  : "Combien plus séduisant Poujaud le Noir, dont je ne me lassais pas d'admirer (en tout bien, tout honneur) la barbe courte et soyeuse, les yeux étincelants ! Franckiste et ami collectif de tous les élèves formés par le grand César, un des wagnériens les plus documentés et les plus gais que l'on puisse entendre au promenoir, fleurir une discussion technique de facéties désarmantes. Jadis, c'était fête au Châtelet quand les averses de ses lazzi posaient dru sur les poses sibyllines d'Edouard (du haut d'ton trépied, hé, Colonne !) ou sur le gâtisme consterné des habitués. Bon monsieur Paul, vous avez sauvé vos amis d'eux-mêmes, car ces chers élèves ne sont point, tous les jours, incroyablement folâtres ; et votre rire clair, vos mots cinglants, vos coq-à-l'âne irrésistibles ont éclaté comme des fanfares joyeuses dans cette forêt musicale, belle, profonde, mais parfois un peu broussailleuse." (VAM, p. 46). Willy ne peut résister au jeu de mot : "Poujaud, baptisé désormais le Prince Noir (ou le Prince –sans-rire)…" (VAM, p. 70). Il le trouve "séduisant et suggestif " (VAM, p. 46 et p. 155), "svelte" (PP, p. 234) ; il est "le mélomane Poujaud" (EDA, p. 193), un  "excellent dilettante" (CQ, p.63), avec une influence sur les autres, dans la salle ou au promenoir, tous "auditeurs intelligents" (BS, p. 298) dit l'Ouvreuse, pour ne fâcher personne. Quelquefois Willy va plus loin : Poujaud est "d'ébène" (NSP, p. 180), c'est "un bel Arbi" (VAM, p. 188), "méphistophélique" (RR, pp. 54), "satanique" (RR, p. 116), "diabolique" (MC, p. 4). Paul Poujaud réagit avec passion en écoutant la musique, "les yeux étincelants"  on l'a vu (VAM, p. 46) ; quelquefois "son œil jette des flammes" (VAM, p. 59). Quand il applaudit,  ses mains sont comme de "formidables battoirs" (VAM, p. 165). Poujaud sait amplifier ce bruit : "Si vous aviez ouï les applaudissement de Poujaud ! Il s'était muni d'un chapeau-claque pour être plus à la hauteur ! Le tonnerre qu'il a fait a sonné si fort qu'on a dû l'entendre de Magny du reste." (VAM, p. 289) Dans ce cas, l'orchestre avait joué Paysage, poème symphonique de Raymond Bonheur qui habitait Magny-les-Hameaux. (Paul Poujaud a souvent un couvre-chef, comme dans le dessin humoristique de Charles Constantin (1903) où il porte un gibus.)

La musique l'emporte, "Poujaud songe" (GLA, p. 199) mais souvent la réaction est plus forte : pendant l'ouverture des Maîtres Chanteurs, "Poujaud pleurait d'enthousiasme dans le cou d'Hallays" (MC, p. 240). Il "éclate en sanglots" écoutant le Polyeucte de Dukas (EDA, p. 76).
Écoutant la Suite basque de Charles Bordes, "... les thèmes populaires se mêlent aux idées personnelles de l'auteur avec une habileté qui faisait couler des larmes heureuses sur les joues bistrées de Poujaud." (SP, p. 17) l'approbation du mélomane est décrite et en même temps l'intensité du lien entre les deux hommes. Dans son livre Solesmes et les musiciens (vol. 1), Patrick Hala parle de leur "amitié homosexuelle" (p. 332) sans y croire tout à fait. Que penser des lettres de Charles Bordes à Paul Poujaud qu'il cite, et qui se terminent par l'expression de la tendresse ? 

Les notations de Willy nous paraissent justes, convergentes, sauf une. Dans La Mouche des Croches il écrit : "…l'antisémite Poujaud, tenu en laisse par Saint Auban…" (MC, p. 32). Outre que ce ne soit pas dans son caractère  d'être " tenu en laisse", ce n'est pas lui l'antisémite mais bien Saint Auban. Que Poujaud soit en contact avec lui n'est pas étonnant. Ils se connaissent bien ; tous deux sont avocats au Barreau de Paris, presque du même âge (Saint Auban est docteur en droit en 1882, Poujaud en 1885), mélomanes, fervents de Wagner. Leur proximité s'arrête là. Saint Auban, écrit des articles, certains  musicaux, wagnériens, mais aussi des éditoriaux et des articles judiciaires pour La libre Parole, le journal de Drumont dont il partage l'idéologie.
Willy, tout en étant d'accord avec les idées de Saint Auban, qu'il admire par ailleurs, montre son ridicule en notant qu'il est "critique antisémite qui se hérisse à l'idée d'entendre jouer Mlle Pauthès, pianiste d'Israël. " (MC, p. 148). 

"O joie ! Voici venir Poujaud le Noir, dont l'œil jette des flammes…" (VAM, p. 59). 

"Monsieur Paul" a quelquefois un comportement enfantin, joyeux, prêt à plaisanter et à faire du bruit comme lorsqu'il quitte la salle de concert en tapant sur les pianos de la réserve ; ainsi se termine le Bain de sons de Willy. "Ce Ravachol d'un nouveau genre", "ouvre tous les Pleyels du magasin et les essaye à coups de poings", (BS, pp. 299 et 309). 

Willy, dans les Lettres de l'Ouvreuse, donne une existence à Paul Poujaud. Ce n'est plus une personne sans personnalité. Il prend du volume.
Willy le voit. Il nous le donne à voir.


Gardons les yeux ouverts. 

 

 

 

[ Notes.

. Lettres de l'Ouvreuse au cirque d'été :
- Voyage autour de la musique         1890        VAM       G
- Bains de Sons                                  1893        BS
- La Mouche des Croches                 1894        MC
- Rythmes et Rires                             1894         RR          G
- Soirées perdues                               1894         SP           G
- Entre deux airs                               1895         EDA 
- Notes sans portées                          1896          NSP
- Accords perdus                               1898          AP 
- La colle aux Quintes                      1899          CQ          G
- Garçon, l'audition                          1901          GLA       G

 

. Bibliographie (suite) :
- Cécile Leblanc  Ars Gallica ? Paul Poujaud, confident du renouveau musical post-wagnérien en France.  in Médiévales 39: Le Paris de Richard Wagner,  Actes du Colloque international des 8, 9, et 10 décembre 2004 à Amiens
- Patrick Hala  Solesmes et les musiciens (vol. 1),  Éditions de Solesmes, 2017
- dans ce blog : billet Vacances au Pays Basque,  2019

 

. Illustrations :
1. Couverture de Bains de Sons. Image empruntée à ebay.
2. Couverture de Notes sans Portées. Image empruntée à ebay.
3. Portrait de Paul Poujaud. Détail d'un dessin humoristique de Charles Constantin (album de caricatures sur la Schola Cantorum). Image dans un article de Jean-Marc Warszawski sur le site de musicologie.org.
4. Paul Poujaud, Mme Arthur Fontaine, Degas. Photo de Dega (1895)  empruntée à Wikipédia ; original au Metropolitan Museum of Art (Open Access).
5. Paul Poujaud et Charles Bordes. Détail de la photo du groupe de la Schola Cantorum dans l'atelier de paléographie musicale, Abbaye de Solesmes, juillet 1897. Archives de l'Abbaye de Solesmes, autorisation de Dom Hala. 
Photographie utilisée sur ce blog pour le billet : La Schola à Solesmes.

 

. Wikipédia
Enfin, une notice dédiée à Paul Poujaud vient de s'ouvrir sur Wikipédia. Elle a commencé le 5 novembre 2023. Nous la saluons. Cette page est illustrée par la photo de 1895  bien connue d'Edgar Degas, dans les collections du Met :

Les portraits de Paul Poujaud sont rares mais un détail de sa visite à Solesmes en 1897 pourrait être préféré, comme celui-ci où il est avec Charles Bordes, "les yeux étincelants" :

En s'étoffant, la notice de Wikipédia deviendra indispensable. 
à bientôt]


BC
 

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4 novembre 2023 6 04 /11 /novembre /2023 16:53

Nous avons évoqué dans ce blog le travail de Paul Poujaud, en octobre 1887, à l'écoute d'un laboureur creusois, près de Glénic. (cf le billet Creuse). Il avait envoyé ses notes à César Franck qui en a fait Le Chant de la Creuse, œuvre pour orgue parue dans L'organiste, pièces posthumes pour harmonium ou orgue à pédale pour l'office ordinaire. En 1889, puis en 1890, Charles Bordes devait être chargé de mission au Pays Basque, pour noter la musique populaire ; un peu avant lui; Poujaud avait commencé ce travail de collectage.

Plus de vingt ans plus tard, en 1903, Joseph Canteloube de Malaret, dans la montagne au dessus de Vic-sur-Cère, en se cachant, notait le chant d'une bergère, donnant de ses nouvelles à une autre, loin de là. Ce chant est appelé Lou Baïlèro (Occitan d'Aurillac) ; Canteloube l'a harmonisé et il figure au début des Chants d'Auvergne. C'est devenu une des œuvres les plus célèbres du compositeur. Il est publié dans le premier numéro des Chansons de France (Janvier 1907, p.11), revue publiée par la Schola Cantorum sous la direction de Charles Bordes. Voici le


manuscrit du Baïlèro. Une note, dans l'édition des Chansons de France, nous dit : "Cette sorte de chant de berger ne comporte pas de paroles, quoique les pâtres en mettent généralement." Il est vrai que la répétition : "lèro, lèro, lèro, lèro, baïlèro, lo" laisse toute liberté. Pour le Chant de la Creuse, Paul Poujaud nous dit : le laboureur "tenait la chanson de son grand-père, qui la chantait toujours en labourant. Elle n'avait pas de paroles." Même mystère, même liberté.
On dirait aujourd'hui que le travail de Charles Bordes au Pays  Basque était de l'ethnomusicologie. Ce qu'a fait Joseph Canteloube, au-delà de l'Auvergne, était de collecter des chansons dans tout le territoire. Et de composer. 
Joseph Canteloube avait suivi le conseil de son ami, Déodat de Séverac : "Chantez votre pays, votre terre !"
Comme lui, quelques années après Lou Baïlèro, Canteloube était élève de la Schola Cantorum. On peut voir ses notes sur le cours de composition de Vincent d'Indy en 1908-10 aux Archives Départementales du Cantal à Aurillac.
Plus tard, il composait l'opéra Le Mas (terminé en 1925). En 1922, l'Orchestre Lamoureux donnait les préludes des premier et deuxième actes. Paul Poujaud répondait à son invitation (lettre du 11 mai 1922 aux ADC) et lui disait qu'il irait, et qu'il informait un ami :


Poujaud savait que Canteloube avait procédé comme lui quelques années auparavant. Lou Baïlèro et Le Chant de la Creuse ont cette parenté.

 

[Notes :
. La photo montre Vic-sur-Cère et la montagne au-dessus, depuis le Rocher des Pendus ; elle provient de Wikipédia.
. On lira l'article d'Amédée Gastoué, César Franck et Paul Poujaud à propos d'un thème de folklore, le Chant de la Creuse paru dans la Revue de Musicologie, Tome 18, n°62, 1937, (pp. 33-38). Cet article est accompagné de deux lettres de Paul Poujaud, écrites en 1930.
. Les circonstances de l'écriture de Lou Baïlèro sont rapportées par Jean-Bernard Cahours d'Aspry (Joseph Canteloube, 2000, Séguier).
. Les Chants d'Auvergne de Canteloube ont été souvent réédités. On trouvera actuellement la sélection proposée par François Le Roux, chez Alphonse Leduc, en 2016.
. Les manuscrits proviennent des Archives Départementales du Cantal (photos BC). Celui de Lou Baïlèro est aussi sur le site Internet des Archives Départementales du Cantal. 
Je voudrais les remercier ici, pour leur accueil et leur aide. ]

 


BC
 

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