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14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 19:05

 

Trois mélodies de Charles Bordes sont écrites sur des poèmes de Léon Valade. Elles ont été écrites en 1885, deux ans après la mort de l'auteur. (Poèmes publiés dans A mi-côte chez Lemerre en 1874.)

Le poète est aujourd'hui peu connu. Ce n'était pas le cas dans ces années 1870-1880 et il figure dans un tableau célèbre, "Un coin de table" par Fantin-Latour, au Musée d'Orsay à Paris. Ce tableau date de 1872.

Leon-Valade--dans-Un-coin-de-table.jpg

C'est bien sûr la présence de Verlaine et de Rimbaud qui lui donne sa célébrité. On lira la notice du Musée d'Orsay et aussi celle de Wikipédia. Mais regardez le personnage qui est assis au centre, les bras croisés : c'est Léon Valade. Il faisait partie du groupe des "Vilains Bonshommes", rejoint en 1871 par Rimbaud. Il était le principal collaborateur de "l'Album zutique". Un dessin de Verlaine y montre Valade et son grand ami le poète Albert Mérat (à droite, de profil, Verlaine à gauche).

Leon-Valade--Vilains-bonshommes--dessin-de-Verlaine.jpg

Mérat n'est pas dans le tableau Un coin de table. Il aurait dû y figurer, mais il était fâché avec Rimbaud. A sa place, vous voyez un bouquet de fleurs, tout à droite.

Léon Valade a rapidement mesuré le caractère exceptionnel de Rimbaud. Un des premiers à le faire. Il écrivait dans une lettre à Emile Blémont, (debout, au centre, avec le nœud papillon, dans le tableau de Fantin-Latour) du 2 octobre 1871 : "…un effrayant poète qui a nom Arthur Rimbaud, […] dont l'imagination pleine de puissance et de corruptions inouïes a fasciné tous nos amis. […] C'est un génie qui se lève. Ceci est l'expression froide d'un jugement pour lequel j'ai déjà eu trois semaines, et non d'une minute d'engouement." (passage cité par Luc Badesco, La génération poétique de 1860, Nizet 1971, p. 1045).

 

Les mélodies de Charles Bordes sont comme les trois mouvements de Madrigaux amers qui en est le titre commun.

Le premier poème, Profonds cheveux, marque la présence du mal amoureux et de l'illusion qui va avec. Les cheveux seuls expriment l'innocence et aussi la sensualité (3-4) ; ils ne sont pas responsables (9). Le reste n'est que méchanceté (6), indifférence amoureuse (7), cruauté (10). Un leurre : le résultat est la souffrance (8). Ce constat est présenté, nous dit le musicien "Lent avec un sentiment contenu".

Le deuxième poème Le rire, montre une accalmie (3), une joie (4, 9), et l'acceptation du mal. "Pas trop lent" dit Charles Bordes. Même les pleurs de l'aimée sont un délice (5-8), mais le poète sait que c'est une tromperie (11), acceptée comme telle (11-12).

Le dernier poème, Sur la mer, dit l'échec. L'illusion a continué un moment : Mes rêves […] ont cru fendre le bleu des cieux. Mais l'amant est vaincu. Vision traditionnelle, c'est la perfidie féminine (10). Les ondes du premier poème sont devenues un tombeau : le noyé sous les ondes (12). Dans le conte basque, bien connu de Charles Bordes, il est possible de vaincre la vague de larmes et même la vague de sang. Ici, ce n'est pas la même tragédie. Point de sang. Mais des larmes, oui, la vie est ainsi faite. Et le résultat, c'est la mort de l'amour :

Mes rêves sont ensevelis.

L'ensemble conduit à cette constatation résignée. La douleur est aussi à accepter. Un pessimisme élégant, que le titre souligne. Dans sa préface à l'édition Lemerre, Camille Pelletan décrit cette ambivalence : "Le titre de Madrigaux amers, que Valade a donné à quelques-unes de ces pièces, en rend bien le double caractère de subtilité ingénieuse et de sensibilité aigrie, ce sont des bouquets de fleurs frêles et maladives, aux nuances fuyantes, à l'arôme léger, écloses entre deux pavés de Paris, et frissonnantes comme des sensitives. Il y a, il me semble, quelque chose de tout-à-fait personnel, dans ces vers où une analyse singulièrement précieuse se mêle à un sentiment intense de douloureuse et inquiète tendresse. On dirait que le poète épris de la fragilité féminine, passionnément curieux et souffrant du monde de complications qu'elle renferme, met cette sorte de dilettantisme mélancolique qu'il donnait lui-même comme le trait marquant de son esprit, à savourer ce qu'il y a de plus délicat dans les blessures du cœur." Camille Pelletan est présent à droite dans le tableau de Fantin-Latour, le seul qui n'est pas en noir car il n'est pas poète. Mais il sait analyser finement les sentiments de son ami. Il voit bien les complications de "la fragilité féminine" et cette sorte de plaisir dans la douleur : "savourer […] les blessures du cœur".

Pour terminer ce billet, un portrait de Léon Valade :

Leon-Valade--Bordeaux--theend-018.JPG

c'est le buste du poète par Charles-Louis Malric dans le Jardin public à Bordeaux, où il est né en 1841 (photo Tony Shaw).

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3 août 2011 3 03 /08 /août /2011 22:36

Charles Bordes écrit à Guétary, en août 1901, une mélodie intitulée Mes cheveux dorment sur mon front, titre qui dit simplement le premier vers du poème.

 

Mes cheveux dorment sur mon front,
Les lampes de mes yeux sont éteintes,
Plus mes lèvres ne parleront :
Mes cheveux dorment sur mon front.

Ils sont couchés sur mon front blanc
Comme les épis sur le champ :
Leur moissonneur fut mon amant.

Des moissons belles journées chaudes,
Moisson est faite dès longtemps :
Le glaneur du soir, sur le champ,
Vainement hésite et rôde.

Glaneur, glaneur, il fait trop noir,
Cherche ailleurs le pain d'espoir !

 
Le beau faucheur s'en est allé,

S'en est allé le coeur en fête,
Vers d'autres moissons non faites.

Mes cheveux dorment sur mon front,
Dans la terre ils germeront
Quand mon âme sera défaite,
Ils germeront dans la mort :

Glaneur, va t'en, mes cheveux blonds,

Pour lui seul dorment sur mon front !

 

Le poème est de Camille Mauclair qui l'a publié en 1904 sous le titre Chant de la moissonneuse dans le recueil Le sang parle.

De son vrai nom Séverin Faust, Camille Mauclair (1872-1945) est l'indispensable lien entre les auteurs, les peintres et les musiciens de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle. Il reste encore peu connu et est peu étudié par les chercheurs, en raison de ses nombreuses publications alimentaires (le terme "polygraphe" est souvent employé, de façon péjorative, à son égard) et surtout de son attitude impardonnable après 1930 et sous l'Occupation. Ce n'est pas notre sujet et nous ne occupons que de l'écrivain avant 1920.

Charles Bordes connaissait le poème avant sa publication en recueil. De nombreux musiciens utilisaient les poèmes de Camille Mauclair pour des mélodies (parmi les contemporains de Charles Bordes, des connus et des moins connus : Louis Aubert, Ernest Bloch, Gustave Charpentier, Ernest Chausson, Antoine Mariotte, Florent Schmitt). Camille Mauclair est l'auteur d'articles et de plusieurs livres sur la musique, par exemple La religion de la musique en 1909 ou Schumann en 1906. Comme Charles Bordes, il admirait ce compositeur qu'il citait : "la poésie est une confidente et un chant".

Un des thèmes de la poésie de Camille Mauclair (qui a écrit deux autres recueils, Sonatines d’automne, 1894 et Émotions chantées, 1926), étudié par Simonetta Valenti (Camille Mauclair homme-de-lettre fin-de-siècle : critique littéraire, œuvre narrative, création poétique et théâtrale, Éditions Vita e pensiero, Milano, 2003), est "la mort, destinée angoissante de l'homme mauclairien". C'est aussi un thème de prédilection de Charles Bordes, culminant en 1903 dans la mélodie sur le poème du pauvre Lélian, pour laquelle le compositeur note  : "Extrêmement lent et très résigné".

Il se fait temps qu'aussi je meure…

La répétition, au caractère incantatoire, est caractéristique de ce poème. On peut voir dans ce procédé une réminiscence de la chanson populaire, mais surtout elle exprime le caractère irrémédiable de la mort.

Dans le poème que nous considérons, l'angoisse, réelle, est mêlée à un espoir ambigu.  Le moissonneur du poème de Camille Mauclair, c'est la mort (au masculin, ainsi qu'en anglais : Death is the man takin' names, comme le chantait Paul Robeson), "le beau faucheur". Avec la faux, certes, mais loin de la danse macabre. Charles Bordes note ici "avec un sentiment populaire un peu sauvage" ; il lit le poème depuis Guétary, au Pays basque, et comme l'écrira François-Paul Alibert (dans Charles Bordes à Maguelonne, 1926, p. 35) le musicien marque son attirance pour "cette humanité barbare".

L'épi coupé, le mort, s'adresse à nous. Dès le début, la comparaison anthropomorphique fonctionne : les cheveux, le front, les yeux, les lèvres.

Le poète voit que la parole est vaincue et il a cette phrase terrible :

Plus mes lèvres ne parleront.

Sans doute, c'est l'écrivain qui exprime son angoisse. Mais la mort n'a pas été qu'une souffrance ; la brutalité est bonne, pas seulement pour le musicien :

Leur moissonneur fut mon amant.

Camille Mauclair retient l'image rurale du glaneur. Le mot répété contribue surtout à l'effet incantatoire du texte. Il faut voir au-delà de cette image réaliste. Le pain, dont le glaneur a besoin pour survivre sur cette terre, ce n'est pas le sujet. Il fait trop noir. Mauclair, poète symboliste, s'il partageait avec Zola des opinions dreyfusardes, avait soin de souligner que son approche littéraire était différente.

Les cheveux dorment ; se réveilleront-ils from that sleep of death ? Et l'ambigüité demeure. La perspective chrétienne, dans l'Evangile selon Saint Jean (12, 20) nous dit que la mort est un processus de vie : "si le grain tombé à terre ne meurt pas, il reste seul, mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruits". C'est ce que Camille Mauclair reprend, parlant des grains de l'épi moissonné :

Ils germeront dans la mort.

Sa vision est probablement différente. L'espoir, nous l'avons dit plus haut, reste ambigu. Il écrit dans Commentaire sur la poésie, qu'il y a une nouvelle forme de vie pour l'artiste, "une victoire sur la mort", c'est l'œuvre d'art, grâce à laquelle l'homme pourra se perpétuer (cité par Simonetta Valenti, p. 129).

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25 juillet 2011 1 25 /07 /juillet /2011 11:44

 

En 1883, Charles Bordes compose une mélodie sur le poème Amour évanoui de Maurice Bouchor :

 

Le temps des lilas et le temps des roses

Ne reviendra plus à ce printemps-ci ;

Le temps des lilas et le temps des roses

Est passé, le temps des œillets aussi.

 

Le vent a changé, les cieux sont moroses,

Et nous n'irons plus courir, et cueillir

Les lilas en fleurs et les belles roses ;

Le printemps est triste et ne peut fleurir.

 

O joyeux et doux printemps de l'année

Qui vint, l'an passé, nous ensoleiller,

Notre fleur d'amour est si bien fânée,

Las ! que ton baiser ne peut l'éveiller.

 

Et toi, que fais-tu ? Pas de fleurs écloses,

Pas de gai soleil, ni d'ombrage frais.

Le temps des lilas et le temps des roses

Avec notre amour est mort à jamais.

 

Trois ans plus tard, Ernest Chausson termine sa mélodie sur le même poème. Les deux compositeurs se connaissaient. Par ailleurs, les poèmes de Bouchor ont été mis en musique par plusieurs compositeurs en plus de Bordes et de Chausson (Bréville, Camondo, Debussy, Gedalge, Tiersot, etc.) Vous trouverez toutes les précisions dans la précieuse Encyclopédie sur le site du Centre international de la Mélodie française.

La mélodie de Chausson a beaucoup de succès. Vous en trouverez plusieurs interprétations sur Internet. Ecoutez celle de Gérard Souzay (1955).

Cette douloureuse évocation de "la mort de l'amour", pour utiliser l'expression de Maurice Bouchor, a un versant humain, également douloureux, que certains trouveront peut-être trop "pipol" (ou people, comme on dit).

Le 10 juin 1899, en roulant en vélo dans la propriété du baron Laurent-Atthalin, au Limay à Mantes-la-Jolie, Ernest Chausson heurte de la tête un des murs d'enceinte et succombe d'une fracture du crâne. Il avait quarante quatre ans. Sa deuxième fille, Marianne, avait 8 ans. En 1911, elle était fiancée avec François Mauriac, puis ces fiançailles étaient rompues, la même année. Cela fit grand bruit.

Une explication est l'attitude de Mme Mauriac (son étouffante "genitrix ") ; les amis d'Ernest Chausson avaient continué de fréquenter le salon du Boulevard de Courcelles, les Fauré, Debussy, Redon, Denis, Monet, etc. et Mme Mauriac trouvait ce milieu trop artiste. Mauriac lui-même écrivait  : "je ne pense pas sans frémir au monde qui fréquente chez sa mère." Elle a donc poussé son fils à rompre. On lira sur ce sujet l'article "François Mauriac, lecteur de Maurice Bouchor, paroles et musique"  de Paule Lapeyre (dans Lire, écrire, contempler, 2006).

L'autre explication, plus récente, est que la rupture vient de Mme Chausson, effrayée de l'homosexualité latente de Mauriac (voir la biographie controversée de Mauriac par Jean-Luc Barré parue en 2009). Ce blog ne prendra pas partie.

La mélodie, si souvent entendue dans la famille Chausson, paraît en quelque sorte prémonitoire. D'autre part, comme le montre bien Paule Lapeyre, le thème de la rupture se retrouve dans l'œuvre de François Mauriac, de La Pharisienne à Maltaverne (roman inachevé) en passant par Le nœud de vipères. Il se marie en 1913 avec Jeanne Lafon.

Pendant la guerre Marianne Chausson est infirmière ; elle tombe amoureuse de Gaston Julia, défiguré au Chemin des Dames et qui portera toute sa vie un masque de cuir. Ils se marient en 1922. Le grand mathématicien, spécialiste de l'itération, découvre les fractales, plus tard étudiées par Mandelbrot. Ce n'est que justice de terminer ce billet, où une mélodie est revenue comme une obsession, par "l'ensemble de Julia".


Fractales, ensemble de Julia, Wikipédia

 


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24 juillet 2011 7 24 /07 /juillet /2011 11:47

 

Actuellement, si on veut écouter des mélodies de Charles Bordes, les possibilités sont réduites.

Il y a le poème de Francis Jammes " La poussière des tamis…"chanté par Philippe Pistole (1992) dans un CD que l'on peut demander à l'Association Francis Jammes.

Il y a la mélodie sur Ô triste, triste était mon âme de Verlaine chantée par Suzanne Danco (1955) sur le CD Suzanne Danco en concert.

Il y a aussi le Colloque sentimental de Verlaine par Susan Bickley (2003) mentionné dans le précédent billet.

Il y a enfin sept (7) poèmes de Verlaine dans le CD consacré précisément aux mélodies sur des poèmes de Verlaine :

Ô triste, triste était mon âme, par Suzanne Danco (1955)

Spleen,

Sur un vieil air,

Epithalame,

Ô mes morts tristements nombreux,

Paysage vert,

Dansons la gigue, par Jean-Paul Fauchécourt (1996).

Ce CD, réédité, se trouve dans les médiathèques (il est à la discothèque de la Bibliothèque municipale de Tours), et il est encore disponible chez votre disquaire favori. Par exemple en ligne (publicité gratuite), voyez Abeille Musique où il vaut 12,09 euros (15,11 euros en magasin) ; il faut ajouter les frais d'expédition de 2,99 euros. Si vous ne voulez entendre que Charles Bordes, vous pouvez télécharger les sept mélodies. Abeille Musique vous mettra sur qobuz.com. Il vous en coûtera 0,99 euro par mélodie, soit 6,93 euros. Des sites américains vous proposent la même chose, pour 0,99 dollar, ce qui revient moins cher en Europe (ce jour, 1 dollar américain = 0,696039535 euros).

Je conseillerais plutôt d'acquérir tout le CD, pour quelques… euros de plus vous aurez dix-huit mélodies (outre Charles Bordes, le CD propose des mélodies par Debussy, Honegger, Tournemire, Fauré et Varèse).

Je n'ai pas trouvé de possibilité d'audition gratuite de ces mélodies, alors que c'est le cas, vous le savez, pour les Douze chansons amoureuses du Pays Basque Français, chantées par Antton Valverde (2007), le seul CD où le nom de Charles Bordes apparaisse clairement.

Mais il est possible d'écouter gratuitement des fragments de mélodie. Toujours chez qobuz (mais on trouve la même chose ailleurs), vous aurez une minute par mélodie sans rien débourser. C'est un peu frustrant quand le chant s'arrête brusquement, mais cela vous permettra de vous faire une idée.

La discographie de Charles Bordes est pauvre. Aidez-la à se développer.

Pour terminer, tant pis si nous sommes (apparemment) loin de Verlaine, réécoutez Antton Valverde, surtout Choriñoak kaiolan, (L'oiseau dans la cage), hymne à la liberté, qui avait bouleversé Charles Bordes :

zeren, zeren,
libertatia zuñen eder den !

(Parce que, parce que, 

La liberté est si belle.)

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 09:48

 

Charles Bordes a écrit peu de mélodies. Une quarantaine environ. On peut trouver la plupart assez facilement, mais quelques-unes sont bien cachées.

Deux recueils consultables dans les principales bibliothèques en regroupent l'essentiel. Il s'agit de :

- Dix-neuf œuvres vocales, Paris, Rouart, Lerolle & Cie, 1914

- Quatorze mélodies, Paris, Hamelle, 1921.

Dans les deux cas les mélodies, dont beaucoup existaient séparément, ont été revues à partir des manuscrits par Pierre de Bréville, contemporain de Charles Bordes à la Schola. Dans son discours pour l'inauguration du monument de Vouvray en 1923, il raconte comment Charles Bordes, alors étudiant, lui a fait connaître sa première mélodie, intitulée Avril, sur le poème Vieil air d'Aimé Mauduit. C'était en 1883, Charles Bordes avait 20 ans.

Les deux recueils regroupent trente trois mélodies. Restent les autres. L'auteur de ces lignes a trouvé les poèmes. Ils figurent dans la plaquette publiée par la Bibliothèque Municipale de Vouvray : Les mots sous la poésie, Charles Bordes et ses poètes (BMV, 2009). Mais il n'a pas su trouver les mélodies proprement dites.

La mélodie sur le poème de Verlaine Colloque sentimental (Dans le vieux parc solitaire et glacé…) est mentionnée comme étant le supplément de La Revue Musicale du 1er août 1924. Ce supplément a disparu dans l'exemplaire consulté à la BNF, rue Richelieu. Il faudrait mieux chercher ailleurs et peut-être des collectionneurs l'ont-ils. Elle est chantée par Susan Bickley dans le CD Voices, vol. 2 : Half close your eyes, sorti en mai 2003.

D'autre part, Les trois mélodies,  (Chanson triste, Sérénade mélancolique et Fantaisie persane), sur des poèmes de Jean Lahor, constituent l'opus 8 de Charles Bordes ; elles ont été publiées (chez Le Bailly et O. Bornemann).

Il faudrait localiser les manuscrits. Il y a probablement un sonnet de Baudelaire, peut-être Green de Verlaine (Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches…) que Ruth L. White qualifie de "mélodie introuvable". Il y en a vraisemblablement d'autres.

Pour terminer, quittons la localisation des mélodies pour dire deux mots du contenu. Si on considère seulement les deux volumes mentionnés plus haut, sur 33 mélodies, 15 sont sur des poèmes de Verlaine, les autres sur des textes divers d'auteurs connus aujourd'hui (Hugo, Francis Jammes, Jean Moréas) ou moins connus, voire pas du tout (Maurice Bouchor, Jean Lahor, Camille Mauclair, Aimé Mauduit, Louis Payen, Léon Valade, etc.)

On notera que dans le recueil de 1914 (Dix-neuf œuvres vocales), les types de voix auxquelles les mélodies conviennent est indiqué : voix élevées, moyennes ou graves (peu) et qu'une mélodie est un duo pour soprano et ténor. Il s'agit de L'Hiver sur un poème de Maurice Bouchor. On notera surtout, dans le même recueil, que le Madrigal à la Musique (sur une traduction par Maurice Bouchor d'un poème de Shakespeare), essentiel pour comprendre Charles Bordes, les lecteurs de ce blog le savent bien, est un chœur (le seul) à 4 voix mixtes (sopranos, altos, ténors et basses).

Chaque pièce a un dédicataire, ami, musicien, compositeur, mélomane, tous réunis par la musique. La présence de chacun donne un sens particulier à la mélodie. Ainsi, l'Epithalame sur un poème de Paul Verlaine, composé à Nogent-sur-Marne en 1888, est dédié à Alfred Ernst, critique musical à La Vie Contemporaine, qui écrira quatre ans plus tard à Verlaine pour l'inviter de la part de Charles Bordes à suivre la Semaine Sainte à St Gervais.

Ce billet voulait d'abord être une aide et répondre à la question : Où sont les mélodies ?

Maintenant il faut entendre ces mélodies.

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30 juin 2011 4 30 /06 /juin /2011 23:07

 

La dernière mélodie écrite par Charles Bordes, en juin 1908, c'est Paysage majeur, titre d'un poème de Louis Payen. Nous ne sommes pas surpris d'y lire l'éloge d'un soleil fort qui apporte la vie et l'énergie à ceux qui en ont besoin.

Mais je m'offre au soleil ardent car j'ai voulu

Qu'un lumineux baiser descendit dans mes veines.

Charles Bordes, malade, vivait à Montpellier depuis novembre 1905 au Mas Sant Genès, et il y trouvait cette chaleur dont son corps avait besoin. Pour Charles Bordes, jeune encore, mais arrivé presque au terme de sa vie, c'est la recherche de la transfusion impossible de

sa force de l'Été

que cette mélodie exprime.

On la trouve dans le recueil Dix-neuf œuvres vocales (éditées par Pierre de Bréville, Paris : Rouart, Lerolle & Cie, 1914). Elle est dédiée à la soprano Emma Calvé.

 

L'écrivain Louis Payen, de son vrai nom Albert Liénard, est bien oublié aujourd'hui. Il est né à Alès en 1875. Il collabore à diverses revues, comme La coupe de Montpellier, entre 1895 et 1898, où il prend son nom d'écrivain, et à Paris Messidor, La revue dorée, le Mercure de France ou L'Ermitage. Déjà dans La coupe, on peut lire des textes de lui, notamment des sonnets, et aussi de Maeterlinck, Rodenbach, Gide ou Viélé-Griffin, et de Francis Jammes et Camille Mauclair, ce qui nous rapproche de Charles Bordes.  La mort de Verlaine, en 1896, a été longuement lamentée par la revue.

On lui doit (liste non exhaustive) des poèmes : A l'ombre du portique (1900), Persée (1901), Les voiles blanches (1905), Le collier des heures (1913), La coupe d'ombre (1925); des romans : La souillure (1905), L'autre femme (1907) ; du théâtre : L'amour vole (1904), La tentation de l'Abbé Jean (1907), Les amants de Ferrare (1922), La Princesse d'amour (1923), L'Imperia (1928). Il écrit plusieurs drames lyriques pour Henry Février, Camille Boucoiran ou surtout Massenet, comme Cléopâtre en 1914 avec ce dernier, en collaboration avec Henri Cain. Il est connu comme librettiste. Dans les années 20, il est secrétaire général de la Comédie française où il organise des matinées littéraires et fait dire de la poésie. Il meurt à Epinay en 1927.

 

L'incertitude existentielle, exprimée par la fin de Paysage majeur :

Et j'élève mon coeur, ce coeur irrésolu
Qu'attriste son bonheur et que charme sa peine,

le poète l'exprime de façon sensuelle dans le poème Jeux de lumière (paru dans Les voiles blanches en 1905) :

…et mon âme

Comme les feuilles d'or joue avec la clarté.

On retrouve ces thèmes quelques années plus tard dans le poème Conseil (paru dans Le collier des heures en 1913) :

Le jour est devant moi comme un gâteau de miel ;

un flot de clarté rousse et blonde, au bord du ciel,

ainsi qu'une liqueur de son urne trop pleine

coule glisse et s'étend au-dessus de la plaine. 

Et la même incertitude apparaît, avec cette fois la passivité de ce que les épicuriens appelent le plaisir en repos :

O mon âme, que feras-tu de la journée ?

Sauras-tu savourer l'heure qui t'est donnée,

longuement, simplement, sans désirs, sans ennui,

comme un parfum de fleur, comme la chair d'un fruit ?

Cette hésitation peut être surmontée comme dans ce poème La vie est devant moi, publié dans le numéro d'octobre 1903 de la revue L'Ermitage :

La vie est devant moi comme un jardin ouvert,

avec ses fleurs, avec ses fruits, ses parfums lourds,

ses bassins lumineux où frémit un flot vert,

ses nuages furtifs dont l'indécis contour  

érige dans l'azur la nacelle des rêves,

avec ses frais taillis où s'assied l'ombre brêve

C'est un carpe diem pour ce début du 20e siècle :

Je veux mordre tes fruits, vie ardente et légère ;

que leurs sucs bienfaisants nourissent mes plaisirs !

Stuart Merrill écrit dans La Plume (n° 284, 15 février 1901, p. 102), soulignant au passage ce choix d'un nom d'écrivain :

"Une âme passionnée sensible et païenne s'y débat contre ce que les aïeux lui ont légué de religieux, de mystique et de contraint. Voici vraiment souffrir et se plaindre un poète."

Il faut certes distinguer le poète et le musicien. Sans aller jusqu'à le qualifier de paganiste, on voit bien que Charles Bordes doit aussi être perçu de façon différente.  C'est ce poème qui lui a apporté sa dernière inspiration.

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 20:31

 

En 1883, Charles Bordes  (âgé de 20 ans…) a écrit une mélodie intitulée Avril sur un poème d'Aimé Mauduit. Il a montré cette mélodie à son nouvel ami Pierre de Bréville (qui évoque ses souvenirs personnels à Vouvray, pour l'inauguration du monument, le 17 juin 1923, cf Les Tablettes de la Schola, 22e année, n° 7, Juin 1923). On peut en déduire que c'était la première qu'il avait achevée, mais Bréville ajoute "Quelques jours plus tard il m'en montrait une autre…". Cette mélodie a été créée le 9 février 1884 à la salle Pleyel par Marthe Ruelle (soprano) ; elle est dédiée à la baronne de Chamorin.

Voici le texte du poème:

 

L'hiver a fui ; dans les allées

Les lilas sont en floraison :

Déjà brillent sous le gazon

Les marguerites étoilées :

Le pommier aux vents attiédis

Livre ses fleurs blanches et roses.

Mignonne, viens cueillir les roses

Le long des sentiers reverdis.

 

Au fond des nids Avril rassemble

Les chantres ailés des forêts :

La fauvette au cri pur et frais

Se suspend aux branches du tremble ;

La source, à travers les roseaux,

Soupire sa plainte chérie.

Mignonne, viens dans la prairie

Chanter au milieu des oiseaux.

 

Par les bois, pleins de douce ivresse,

Deux à deux errent des amants ;

Leurs rires joyeux, leurs serments

Parfument l'air qui nous caresse :

Au hasard, dans l'herbe mouillée,

Ils vont disant des mots confus.

Mignonne, viens sous la feuillée,

Viens dans les verts taillis touffus.

 

On ne sait pas grand chose sur ce poète et en particulier pas ses dates de naissance ni de mort. On ne sait pas non plus ce qu'il faisait dans la vie.

En raison du contenu de son premier recueil, je le fais naître entre 1840 et 1845.

Ses œuvres sont dans le catalogue de la BNF et donc on peut le situer :

1865, Les premières feuilles (aussi sur Gallica)

Paris : J. Tardieu

1866, Les deux Rome (ode)

Paris : J. Tardieu

1868, Stances amoureuses

Paris : Librairie générale des auteurs (Jouaust)

1876, 2e édition où les deux recueils (LPF et SA) sont réunis.

Clermont-Ferrand : imprimerie de Mont-Louis

En 1866 Aimé Mauduit a écrit une préface aux Vieux Noëls illustrés, chants réunis par l'Abbé Rastier, Maître de chapelle à la cathédrale de Tours, Paris : L. Hachette (ce livre est sur Gallica). Il y montre sa connaissance des paroisses de Tours. En tout cas, Charles Bordes savait qu'Aimé Mauduit était sensible à la musique. Et tourangeau peut-être. Son ode Les deux Rome, qui se trouve déjà dans Les premières feuilles, a été couronnée par la "Société des arts, sciences et belles-lettres d'Indre-et-Loire". Cependant, d'après les archives de l'état-civil, Aimé Mauduit n'est pas né, ni mort dans le département. On m'a signalé un Aimé Mauduit marié à Bossé-sur-Claise en 1886, je suis allé aux Archives départementales, ce n'est pas lui, cet Aimé Mauduit-là avait 25 ans en 1889 ; il n'a pas pu écrire des poèmes d'amour en 1865, ou alors il était vraiment très précoce. Il se peut aussi que ce soit un pseudonyme.

 

Dans son recueil Les Premières feuilles, un poème a attiré mon attention. Il s'agit du texte intitulé Moncontour, daté 1856. Ceux qui connaissent bien le château du XVe siècle à l'entrée de Vouvray auront du mal à le reconnaître. Dix ans plus tôt, en 1846, Balzac avait fait part à Madame Hanska de son rêve de l'acquérir. Dans La femme de trente ans (1831) il en avait fait l'évocation suivante :

"un de ces petits châteaux de Touraine, blancs, jolis, à tourelles sculptées, brodés comme une dentelle de Malines"

Même si cette image de la dentelle ne correspond pas à la réalité, les mots étant plus importants que tout, même chez un écrivain réaliste, on la retrouve chez Mauduit :

J'aime surtout ces citadelles,

Ces manoirs aux mille tourelles, 

Aux frontons brodés de dentelles

Comme un palais oriental ;

Cependant, le château d'Aimé Mauduit sent son Moyen Âge. Il y a des ruines et un donjon. Ce n'est pas le Moncontour tourangeau mais, probablement celui du Poitou, au nord du département de la Vienne, en Loudunais (nous ne sommes pas loin).

Cependant ces remparts, ces épaisses murailles,

Ces salles où jadis un joyeux troubadour

Chantait quelque fait d'arme ou quelque lai d'amour,

Ce donjon qui soutint tant de chocs de batailles,

Sous le souffle des ans devaient crouler un jour.

Mais dans une subtile pirouette, le poème Moncontour est dédié à la Duchesse de Massa qui vivait à cette époque-là (et jusqu'à sa mort en 1870) au Château de Moncontour… à Vouvray.

 

Il faut ajouter que le curé de Vouvray, celui qui a baptisé Charles Bordes, s'appelait Charles-Auguste Mauduit. Né en 1812 à Preuilly-sur-Claise, ordonné en 1835, il a été prêtre pendant 51 ans et 31 ans comme curé de Vouvray. Il est mort en 1886, et repose au cimetière de Vouvray (à 20 m environ du tombeau de la famille Bordes-Bonjean). Ce n'est sans doute qu'une coïncidence, mais Charles Bordes ne pouvait que songer à lui en écrivant sa mélodie Avril.

Le recueil Premières feuilles (1865) s'ouvre avec le texte Matinée d'Avril qui annonce le thème de la mélodie Avril, composée à partir du poème Vieil air, "imité de Ronsard" nous dit l'auteur. Le poème de Verlaine, Sur un vieil air, dont le titre rappelle le poème de Mauduit, est plus tardif (1874), comme la mélodie qu'il inspire (1895).

Pour sa mélodie, Charles Bordes choisit donc le titre Avril. Il n'utilise pas tout le poème, dont la fin (Mignonne, viens sous la feuillée) n'est pas assez chaste : les amants vont aller s'ébattre dans les verts taillis touffus. Mauduit savait bien que Ronsard était aussi le poète des Folastries.

J'ai aussi trouvé Aimé Mauduit mentionné dans la Monographie du sonnet publiée en 1868 par Louis de Veyrières (auteur des Chants d'un serviteur de la Vierge en 1856, ça ne s'invente pas…). Il écrit : "…et M. Aimé Mauduit a livré au vent ses Premières feuilles à Paris en 1863." Il se trompe sur la date mais on peut rectifier avec le catalogue de la BNF. Ce qui est important c'est que Aimé Mauduit a réellement existé. Il a publié deux recueils, et il avait des liens avec la Touraine. Nous ne sommes pas surpris que Charles Bordes l'ait choisi.

 

Comme l'a écrit François Le Roux, dans le programme des "Journées Charles Bordes" de novembre 2009, Aimé Mauduit est "obscur", mais il l'est moins, car nous pouvons lire sa poésie, ce qui est essentiel pour un poète.

 

Je voudrais remercier ici les nombreuses personnes qui m'ont aidé dans ce travail sur un auteur bien oublié. Les lecteurs apprécieront ce texte de Claude Perthuis (février 2010) qui se conclut par une biographie fictive, satisfaisante pour ceux qui souhaitent une information plus pipol (comme on dit) :

"Le niveau de tes recherches se situant dans les profondeurs abyssales de l'oubli, je crains fort, hélas, de ne pouvoir éclairer ta lanterne. Cet Aimé Mauduit (un bel oxymore sans le u, soit dit en passant) que tu t'évertues à ramener à la lumière, je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam. La seule chose que je puisse faire, c'est de graver son nom sur mes tablettes afin de m'en souvenir le jour où, dans un déballage de vieux papiers, le hasard me mettra sous le nez un document quelconque le concernant.
Pour ce qui est d'Avril, il me semble que  ces pièces légères (comme la plume et non comme l'oiseau) sur le renouveau, composées dans le style ronsardisant, étaient dans l'air du temps, depuis que Sainte-Beuve avait remis au goût du jour les poètes de la Pléiade. Si je ne m'abuse, Nerval a traité le même sujet dans une odelette intitulée également Avril, en référence à un poème de Rémi Belleau. Par ailleurs, il a fait paraître un choix des poésies de Ronsard… etc, avec une introduction assez fournie.

Si ton investigation n'aboutit à rien, il ne te reste plus qu'à inventer de toutes pièces une bio de cet auteur, dans laquelle tu pourrais évoquer son enfance campagnarde, son goût précoce pour la poésie, son emploi de comptable à la perception de Tours (Les premières feuilles), sa folle passion pour Juliette Tournebise (Stances amoureuses), son voyage en Italie(Les deux Rome), son laudateur, ses détracteurs (notamment le critique Henri Danglemaure dont la phrase assassine fit le tour des salons parisiens : "Chez Aimé Mauduit on ne fait pas d'odelette sans casser le bon goût"). Le canular littéraire a sa tradition."

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 20:24

 

Verlaine Paul 13 par Dornac max

 

Un peu plus d'un mois après avoir reçu la lettre d'Alfred Ernst l'invitant à écouter la "très belle musique" que Charles Bordes présentait pour la Semaine sainte, Paul Verlaine était photographié dans "son" café, le "Café François 1er", devant un verre d'absinthe.

La photo a été prise le samedi 28 mai. Le café était situé au n° 69 du boulevard St Michel, devant le Jardin du Luxembourg. Il n'existe plus. Il y a un magasin de chaussures et une entrée du métro (ligne B).Le photographe, Paul Dornac (pseudonyme/anagramme de Paul Cardon, voyez les découvertes sur lui d'Yves di Maria et de Marie Mallard Eymeri) publiait une série de photos intitulée "Nos contemporains chez eux". Le domicile de Verlaine n'était pas montrable, alors Dornac est allé au "François 1er". La photo présentée est dans les archives du Musée Carnavalet. Dans la même série, il y a au moins deux autres photos. Une où Verlaine, le chapeau sur la tête, est assis plus à droite sur la banquette, devant une autre table en marbre, avec un verre de vin rouge, presque entièrement bu. L'autre, c'est la même prise de vue, mais moins cadrée sur l'écrivain et donc on voit mieux ce qu'il y a à droite (l'autre table) et à gauche (une autre salle).

La date sur les cartes (1896) ne correspond pas à la prise de vue. D'abord, en 1896, Verlaine était à l'hôpital où il est mort le 8 janvier. Ensuite, Dornac a bien noté que ses photos étaient faites le 28 mai 1892. On comprend qu'il y a un peu de mise en scène ; les accessoires sont là, le journal, roulé dans sa canne, sur la banquette, et bien sûr l'encre et le papier. Verlaine écrit, il prépare des conférences, sans y croire. Il est "fait", dans ce coin, sans issue, loin dans l'ivresse et le désespoir.

Dans Jadis et naguère, Verlaine avait écrit en 1884 (Amoureuse du Diable, poème dédié à Stéphane Mallarmé) : 

Ah, si je bois, c'est pour me soûler, non pour boire.

Être soûl, vous ne savez pas quelle victoire
C'est qu'on remporte sur la vie…

Dans sa Vie de Mallarmé, Henry Mondor écrit :

"A un banquet d'artistes, en 1893, tandis que, dans la gaieté générale, on riait de voir Verlaine ivre, Mallarmé se détourna pour cacher une larme."

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12 avril 2011 2 12 /04 /avril /2011 22:53

Charles Bordes a publié seize mélodies sur les poèmes de Verlaine, et ils étaient contemporains. Lecteur de poésie, Charles Bordes a toujours choisi des auteurs vivants pour sa musique. L'exception c'est Baudelaire, mort en 1867, dont nous savons que Charles Bordes avait choisi un sonnet pour en faire une mélodie ; le manuscrit est cependant inconnu à ce jour (cf  lettre à Jules Chappée du 30 août 1884, citée par Bernard Molla, Tome III, p. 30 de sa thèse).

En ce qui concerne Verlaine, un document intéressant a été publié il y a quelques années. Dans son livre Verlaine  et les musiciens, (Paris : Minard, 1992), Ruth L. White publie une lettre inédite d'Alfred Ernst, chroniqueur musical pour la Revue contemporaine, du 12 avril 1892, adressée à Verlaine ; on y lit : "Mon ami Charles Bordes, Maître de chapelle de St Gervais, me charge de vous faire tenir le billet ci-contre, vous assurant le droit aux offices de la Semaine sainte en son église – offices où l'on exécutera de très belle musique ancienne (Josquin des Prés, Allegri, Palestrina, Vittoria, Corsi, etc…)" . Ruth L. White conclut : "on peut déduire avec quasi-certitude de la lettre précédente que Bordes et Verlaine se connaissaient."

A notre avis, c'est aller un peu vite. De tels billets étaient envoyés à des personnalités, ce qui était le cas de Paul Verlaine en 1892, célèbre, dominant le milieu littéraire français. Il sera fait Prince des Poètes en 1894 (et mourra en 1896). Certes Verlaine était croyant et pratiquant et il a pu se rendre à St Gervais pendant la Semaine sainte de 1892. Nous ne savons pas s'il y est allé. Nous ne savons pas s'il est allé parler avec Charles Bordes ou s'il est resté dans sa dévotion. Nous ne savons pas s'il a remercié Charles Bordes du billet qu'il avait reçu. Voilà beaucoup de si.

Tous deux sont croyants, et tourmentés. Charles Bordes depuis l'enfance et dans son travail de défense de la musique liturgique, consacré par le motu proprio papal, ce qui ne l'empêche pas de souffrir de l'étroitesse d'un certain clergé. Verlaine devenu pieux depuis la prison belge et qui lit les Pères de l'Eglise, mais prompt à faire "saigner les 98 plaies de N.S" comme l'écrit Rimbaud.

En "politique", tous deux partagent amour et admiration pour le Prince impérial, tué en Afrique en 1879, sous l'uniforme britannique. Les sentiments de Charles Bordes sont exprimés dans ses lettres à son ami Jules Chappée depuis Carlsruhe en mars-avril 1881 (citées dans la thèse de Bernard Molla, Tome III, pp. 33-44). Sur son piano, il a une photo du Prince, "notre bon Prince", il s'attache à des personnes qui l'ont connu, il le révère religieusement. Verlaine écrit dans Sagesse (1881) sur le "Prince mort en soldat…" et ajoute "à cause de la France", ce qui est étrange. On peut y voir une plus grande perspicacité politique chez le poète : Verlaine pense que le jeune prétendant recherchait la gloire militaire, même sous l'uniforme anglais, pour se rendre digne de régner en France.

La communion artistique, de la part de Charles Bordes, était complète. Il a été le premier (avec Debussy) à écrire des mélodies sur la poésie de Verlaine, dans les années 1880. Et en 1903 il écrivait son avant-dernière mélodie, si prenante "Ô mes morts tellement nombreux…" Entre les deux hommes, la rencontre physique et surtout l'échange intellectuel qui aurait pu suivre restent du domaine de l'hypothèse. Bien des points les réunissent sur le plan humain et spirituel. Cette foi religieuse, qui peut être portée douloureusement, et ce besoin d'aller de l'avant, ce "Marche encore !" que nous lisons, que nous entendons dans La bonne chanson

 


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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 19:50

Charles Bordes a probablement écrit une mélodie sur le poème Green de Paul Verlaine ; elle est datée de 1887 par Bernard Molla (Charles Bordes, pionnier du renouveau musical français entre 1890 et 1909, tome II, p. 510) mais la "partition [est] introuvable", note Ruth L. White (Verlaine  et les musiciens, Paris, Minard, 1992, p. 259).

Comme le souligne Bernard Molla, "Verlaine fut le poète avec lequel la secrète entente artistique fut la plus spontanée, la plus intime. Bordes fut en effet le premier – avec Claude Debussy – à aborder le "cœur enfantin et subtil" du pauvre Lelian." On lira dans sa thèse le chapitre sur  "Charles Bordes et la musique verlainienne" (tome II, pp. 460-471). 

Publié en 1874, le poème fait partie du recueil "Romances sans paroles" dans la série "Aquarelles" qui comprend sept poèmes. Ils ont été écrits en Angleterre, parlent de Mathilde mais aussi plus ou moins directement de Rimbaud. Deux de ces poèmes (Spleen, Dansons la gigue) ont été mis en musique par Charles Bordes. L'expression sans paroles exprime le refus du discours et de la grandiloquence, et aussi la recherche d'une poésie dont on écoute le chant, la mélodie.

 

Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous

 

On regrettera longtemps de ne pas savoir ce que Charles Bordes a écrit sur ce poème si attachant et où Verlaine apparaît si vulnérable.

 

Green a été mis en musique par Debussy en 1887 et par Fauré en 1891. Vingt-et-un autres compositeurs sont mentionnés par le "Centre international de la mélodie française".

 

Verlaine--Bazille--1868.jpg

 

Verlaine en 1868 par Bazille (Dallas Museum of Art).

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